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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 12:15

 

Ceci encore, dans Patries imaginaires de Salman Rushdie, que je citais dans mon dernier billet. C’est écrit en 1982 :

 

Nous sommes inéluctablement des écrivains internationaux dans une époque où le roman est plus que jamais une forme internationale (un écrivain comme Borges parle de l’influence de Robert Louis Stevenson sur son œuvre ; Heinrich Böll reconnaît l’influence de la littérature irlandaise ; la pollinisation croisée est partout) ; et une des libertés les plus agréables de l’immigrant littéraire est peut-être celle de choisir ses parents. Les miens – choisis en partie consciemment – comprennent Gogol, Cervantès, Kafka, Melville, Machado de Assis ; un arbre généalogique polyglotte, auquel je me mesure et auquel j’aimerais avoir l’honneur d’appartenir.

                  Christian Bourgois éditeur. Traduit de l’anglais par Aline Chatelain.

 

A quoi fait écho une longue réflexion de Kundera:

 

   Il y a deux contextes élémentaires dans lesquels on peut situer une œuvre d’art : ou bien l’histoire de sa nation (appelons-le le petit contexte) ou bien l’histoire supranationale de son art (appelons-le le grand contexte). Nous sommes accoutumés à envisager la musique, tout naturellement, dans le grand contexte : savoir quelle était la langue natale de Roland de Lassus ou de Bach n’a pas grande importance pour un musicologue ; par contre, un roman, parce qu’il est lié à la langue, est étudié dans toutes les universités du monde presque exclusivement dans le petit contexte national. L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c’est son irréparable échec intellectuel. Car, pour rester dans l’histoire du roman : c’est à Rabelais que réagit Sterne, c’est Sterne qui inspire Diderot, c’est de Cervantès que se réclame sans cesse Fielding, c’est à Fielding que se mesure Stendhal, c’est la tradition de Flaubert qui se prolonge dans l’œuvre de Joyce, c’est dans sa réflexion sur Joyce que Broch développe sa propre poétique du roman, c’est Kafka qui fait comprendre à Garcia Marquez qu’il est possible de sortir de la tradition et d’« écrire autrement ».

Ce que je viens de dire, c’est Goethe qui l’a formulé pour la première fois : « La littérature nationale ne représente plus grand-chose aujourd’hui, nous entrons dans l’ère de la littérature mondiale (die Weltliteratur) et il appartient à chacun de nous d’accélérer cette évolution. » Voilà, pour ainsi dire, le testament de Goethe. Encore un testament trahi. Car ouvrez n’importe quel manuel, n’importe quelle anthologie. La littérature universelle y est toujours présentée comme une juxtaposition de littératures nationales. Comme une histoire des littératures ! Des littératures, au pluriel !

Et pourtant, toujours sous-estimé par ses compatriotes, Rabelais n’a jamais été mieux compris que par un Russe : Bakhtine ; Dostoïevski par un Français : Gide ; Ibsen que par un Irlandais : G.B. Shaw ; James Joyce que par un Autrichien : Herman Broch ; l’importance universelle de la génération des grands Nord-Américains, Hemingway, Faulkner, Dos Passos, a été révélée en premier lieu par des écrivains français (« En France, je suis le père d’un mouvement littéraire », écrit Faulkner en 1946 en se plaignant de la surdité qu’il rencontre dans son pays). Ces quelques exemples ne sont pas de bizarres exceptions à la règle ; non, c’est la règle : un recul géographique éloigne l’observateur du contexte local et lui permet d’embrasser le grand contexte de la Weltliteratur, seul capable de faire apparaître la valeur esthétique d’un roman, c’est-à-dire : les aspects jusqu’alors inconnus de l’existence que ce roman a su éclairer ; la nouveauté de la forme qu’il a su trouver.

Est-ce que je veux dire par là que pour juger un roman on peut se passer de la connaissance de sa langue originale ? Bien sûr, c’est exactement ce que je veux dire ! Gide ne connaissait pas le russe, G.B. Shaw ne connaissait pas le norvégien, Sartre n’a pas lu Dos Passos dans le texte. Si les livres de Witold Gombrowicz et de Danilo Kis avaient dépendu uniquement de ceux qui connaissent le polonais et le serbo-croate, leur radicale nouveauté esthétique n’aurait jamais été découverte.

(Et les professeurs de littératures étrangères ? N’est-ce pas leur mission toute naturelle d’étudier les œuvres dans le contexte de la Weltliteratur ? Aucun espoir. Pour démontrer leur compétence d’experts, ils s’identifient ostensiblement au petit contexte national des littératures qu’ils enseignent. Ils adoptent ses opinions, ses goûts, ses préjugés. Aucun espoir : c’est dans les universités à l’étranger qu’une œuvre d’art est le plus profondément embourbée dans sa province natale.)

       Milan Kundera, Le rideau, éditions Gallimard

 

Et toc. Et toc. Et toc.

 

Et votre arbre généalogique à vous, Monsieur Paul Emond, petit écrivain de la « Communauté française de Belgique » ?

Vous voulez des noms ?

Dites toujours.

D’abord un Belge, un immense écrivain ; il habitait près d'Anvers mais écrivait en français (ah ! c'était "le monde d'hier", comme disait le père Stefan Zweig !). Je lui dois beaucoup : Paul Willems.

Un immense écrivain ? Mais personne, en France, ne connaît ce nom-là ! Enfin, soit. D'ailleurs,voilà tout de même un Belge, vous voyez bien que vous avez de la racine locale.

Il y a aussi un Tchèque : Bohumil Hrabal.

Un Tchèque ? Va pour un Tchèque, si vous y tenez.

Il y a encore un Allemand, dans les livres duquel j’ai appris à réfléchir sur le faux : Wolfgang Hidesheimer.

Inconnu au bataillon. Dites, vous avez de drôles de fréquentations !

Et puis, un Suisse allemand, Robert Walser.

C’est déjà mieux, il paraît que celui-là revient à la mode. On termine, vous avez encore droit à un nom.

Thomas Bernhard, Kafka, Canetti, Tchékhov, Cerv…

Suffit !

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Et encore...
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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