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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 12:27

 

J’ai pour l’œuvre de Robert Walser une admiration qui ne cesse de grandir. Cet écrivain suisse-allemand, enfermé plus de vingt ans et jusqu’à sa mort en 1956 dans un hôpital psychiatrique (il n’a plus rien écrit tout au long de ces années-là), a pratiqué une des écritures les plus libres que je connaisse. Que ce soit dans ses romans ou ses textes plus courts, les mots, chez lui, paraissent toujours être à la promenade. Quant à ses personnages, ils sont, comme il l’a été lui-même, des êtres vivant à la marge, incapables de s’intégrer dans la cohérence sociale, même s’ils s’efforcent ou font semblant de s’y soumettre. Plus encore : c’est en cultivant une sorte de stratégie de la docilité, de la servilité – L’institut Benjamenta, qui donne son titre au roman de Walser le plus connu, est une école pour domestiques – qu’ils parviennent à maintenir leur différence et à conquérir leur liberté.

 

Jusqu’à se projeter – mais quelle est la part, là-dedans et comme toujours, d’une douce ironie sous-jacente ? – en fantassin de la Grande Armée en route vers Moscou, rêver de se fondre dans la masse militaire. Lisez donc, c’est du pur Walser. Puis, lisez le roman d’un bout à l’autre. Puis tout ce qu’on a traduit de cete oeuvre si belle...

 

A supposer que je sois soldat (et par nature je suis un excellent soldat), un simple fantassin servant sous les aigles de Napoléon, un beau jour je me mettrais en marche vers la Russie. Je serais en bons termes avec mes camarades, car la misère, les privations et les innombrables actes barbares accomplis ensemble nous lieraient comme des chaînons de fer. Nous regarderions droit devant nous d’un air courroucé. Oui, la rage, la fureur inconsciente et étouffée nous lierait. Et nous marcherions, le fusil toujours en bandoulière. Dans les villes que nous traverserions, une foule désœuvrée, amorphe, démoralisée par nos coups de pied nous regarderait passer bouche bée. Mais ensuite il n’y aurait plus de villes, ou très rarement, des terres immenses défilant sous nos yeux et sous nos pieds rejoindraient la ligne mince de l’horizon. Le pays ramperait et se traînerait littéralement. Puis la neige se mettrait à tomber et nous recouvrirait, mais nous continuerions de marcher. Les jambes, il n’y aurait plus que cela maintenant. Pendant des heures, mon regard resterait baissé vers la terre humide. J’aurais le loisir de me repentir, de m’accuser moi-même indéfiniment. Mais je resterais au pas, lançant une jambe après l’autre devant moi. Du reste, notre marche ressemblerait de plus en plus à un trottinement. De temps à autre apparaîtrait au loin, très loin, une ligne de collines trompeuse, étroite comme l’arête d’un couteau, une espèce de bois. Et nous saurions qu’au-delà de ce bois à l’orée duquel nous arriverions au bout de longues heures de marche, d’autres plaines immenses s’étendraient. De temps en temps, on entendait des coups de feu. Ces bruits isolés nous rappelleraient la bataille que nous devrions livrer un jour. Et nous continuerions de marcher. Les officiers iraient à cheval en tout sens, le visage triste ; comme chassés par une épouvante prémonitoire, des aide-de-camp, fouettant leurs bidets, passeraient à fond de train le long de nos rangs. On penserait à l’Empereur, au grand capitaine, confusément certes, mais tout de même, on l’imaginerait et l’on puiserait une consolation dans son image. Et l’on marcherait toujours. D’innombrables pauses brèves, mais terribles, paralyseraient la marche pour de courts instants. Mais on s’en apercevrait à peine, et l’on se remettrait en route. C’est alors que les souvenirs me reviendraient, des souvenirs confus et pourtant extrêmement nets. Ils me rongeraient le cœur comme les bêtes féroces dévorent la proie qui leur est offerte, ils me transporteraient dans les contrées familières de mon pays natal, près des coteaux à vignobles arrondis et dorés, couronnés de nuages délicats. J’entendrai les sonnailles des troupeaux tinter et me frapper le cœur. Un ciel caressant tendrait au-dessus de moi un arc couleur d’eau, très nuancé. La douleur me rendrait presque fou, mais je continuerais de marcher. Mes camarades à ma droite et à ma gauche, celui de devant et celui de derrière signifieraient tout pour moi. Mes jambes travailleraient comme une machine usagée, mais toujours docile. Le spectacle des villages en feu aurait perdu tout intérêt, car il se répéterait chaque jour, et les cruautés de la pire espèce ne causeraient plus d’étonnement. Un soir, dans le froid de plus en plus âpre, mon camarade s’affaisserait, il pourrait bien s’appeler Tscharner. Je voudrais l’aider à se relever, mais l’officier commanderait : « Abandonner ! » Et l’on continuerait de marcher. Puis un jour, à midi, nous verrions notre Empereur, son visage. Lui sourirait, serait ensorcelant. Oui, l’idée ne viendrait pas à cet homme de déprimer et de décourager ses soldats en prenant un air sombre. Sûrs de la victoire, ayant déjà gagné nos futures batailles, nous continuerions de marcher dans la neige. Enfin, après des marches interminables, la bataille aurait lieu, et je resterais peut-être en vie et je continuerais de marcher. « Dis donc, on va à Moscou ! » dirait un homme dans nos rangs. Pour je ne sais quelles raisons, je renoncerais à lui répondre. Je ne serais plus un homme, mais une petite pièce de la machine travaillant à la grande entreprise. J’aurais oublié mes parents, ma famille, mes chansons, mes tourments personnels et mes espoirs, le sens et le charme de mon pays. La discipline et la patience militaires auraient fait de moi une masse compacte, solide, impénétrable, et je resterais peut-être en vie, et je continuerais jusqu’à Moscou. Je ne maudirais pas la vie, elle serait maudite depuis longtemps, je ne ressentirais pas de souffrance, car la souffrance avec ses brusques sursauts, j’en serais venu à bout depuis longtemps. Voilà à peu près ce que serait, je crois, être soldat sous Napoléon.

Traduction Marthe Robert, Gallimard, coll. L’imaginaire

 

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