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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 10:19


Si Thomas Bernhard évoquait dans Extinction la manie contemporaine de la photographie (voir mon billet précédent), Kundera, pour sa part, dans L’immortalité – pour en rester aux deux romans qui m’occupent essentiellement ces jours-ci – fait méditer un de ses personnages sur l’aspect riant que nous aimons avoir sur les photos où nous apparaissons. Notre image idéale, dit-il :

 

Rubens eut un jour entre les mains un vieux recueil de photos du président John Kenneky : rien que des photos en couleur, une cinquantaine au moins et sur toutes (sur toutes, sans exception !) le président riait. Il ne souriait pas, non, il riait ! Sa bouche était ouverte et découvrait les dents. Il n’y a là rien d’habituel, telles sont aujourd’hui les photos, mais Rubens resta tout de même interdit en constatant que Kennedy riait sur toutes les photos, que sa bouche n’était jamais fermée. Quelques jours plus tard, il se rendit à Florence. Debout devant le David de Michel-Ange, il se représenta ce visage de marbre aussi hilare que celui de Kennedy. David, ce parangon de la beauté masculine, eut soudain l’air d’un imbécile ! Dès lors, il prit l’habitude de plaquer mentalement une bouche rieuse sur les visages des tableaux célèbres ; ce fut une expérimentation intéressante : la grimace du rire était capable de détruire tous les tableaux ! Imaginez, au lieu de l’imperceptible sourire de la Joconde, un rire qui lui dénude les dents et les gencives !

 

Le personnage de Rubens constate ensuite qu’à travers toute l’histoire de l’art qui précède notre époque, peintres et sculpteurs ont, au contraire, cherché la beauté dans la surface immobile et sereine du visage. Qu’en penser ?

 

Mais comment expliquer que les grands peintres aient exclu le rire du royaume de la beauté ? Rubens se dit : le visage est beau lorsqu’il reflète la présence d’une pensée, tandis que le moment du rire est un moment où l’on ne pense pas. Mais est-ce vrai ? Le rire n’est-il pas cet éclair de la réflexion en train de saisir le comique ? Non, se dit Rubens : à l’instant où il saisit le comique, l’homme ne rit pas ; le rire suit immédiatement après, comme une réaction physique, comme une convulsion où toute pensée est absente. Le rire est une convulsion du visage et dans la convulsion l’homme ne se domine pas, étant lui-même dominé par quelque chose qui n’est ni la volonté ni la raison. Voilà pourquoi le sculpteur antique ne représentait pas le rire. L’homme qui ne se domine pas (l’homme au-delà de la raison, au-delà de la volonté) ne pouvait être tenu pour beau.

Si notre époque, contredisant l’esprit des grands peintres, a fait du rire l’expression favorisée du visage, cela veut dire que l’absence de volonté et de raison est devenue l’état idéal de l’homme. On pourrait objecter que sur les portraits photographiques la convulsion est simulée, donc consciente et voulue : Kennedy riant devant l’objectif d’un photographe ne réagit nullement à une situation comique, mais ouvre très consciemment la bouche et découvre les dents. Mais cela prouve seulement que la convulsion du rire (l’au-delà de la raison et de la volonté) a été érigée par les hommes d’aujourd’hui en image idéale derrière laquelle ils ont choisi de se cacher.

Rubens pense : le rire est, de toutes les expressions du visage, la plus démocratique : l’immobilité du visage rend clairement discernable chacun des traits qui nous distinguent les uns des autres ; mais dans la convulsion, nous sommes tous pareils.

Un buste de Jules César se tordant de rire est impensable. Mais les présidents américains partent pour l’éternité cachés derrière la convulsion démocratique du rire.              

                                                       Milan Kundera, L’immortalité, Gallimard

 

Retour à Thomas Bernhard. Car ce que Kundera nous livre là n’est pas sans croiser un passage d’Extinction dans lequel Bernhard pointe, lui aussi, notre contentement à nous voir heureux sur les photos :

 

Qu’est-ce qui donne toujours l’idée aux gens qui se font photographier de vouloir paraître heureux sur les photographies qui les représentent, en tout cas pas aussi malheureux qu’ils le sont ? me dis-je. Chacun veut être représenté comme quelqu’un d’heureux, jamais comme quelqu’un de malheureux, toujours comme quelqu’un de totalement falsifié, jamais comme celui qu’il est en réalité, c’est-à-dire toujours le plus malheureux de tous. Ils veulent tous constamment être représentés beaux et heureux, alors qu’ils sont tout de même tous laids et malheureux. Ils se réfugient dans la photographie, se racornissent volontairement sur la photographie qui, dans une falsification totale, les montre heureux et beaux, ou, tout au moins, moins laids et moins malheureux qu’ils ne le sont. Ils exigent de la photographie leur image rêvée, idéale, et tous les moyens leur sont bons, serait-ce la plus effroyable grimace, pour réaliser sur une photo cette image rêvée et cette image idéale. Ils ne voient même pas de quelle manière terrible, épouvantable, ils se compromettent chaque fois. Celui qui est beau sur la photographie est chaque fois le plus laid, le plus heureux chaque fois le plus malheureux. Ils accrochent dans leurs appartements les photographies qu’ils ont fait faire d’eux, comme d’un monde beau et heureux, qui est en vérité le plus laid et le plus malheureux et le plus mensonger. Leur vie durant ils regardent fixement leurs belles et heureuses images à leurs murs et éprouvent du contentement, alors qu’ils ne devraient tout de même n’en éprouver que répulsion. Mais ils ne pensent pas, et cela les préserve de la terrible constatation qu’ils sont laids, malheureux et mensongers. Ils vont jusqu’à montrer à ceux qu’ils reçoivent dans leurs appartements et qui les connaissent, eux, les hôtes, comme des gens laids et malheureux et stupides et grossiers, ces photos sur lesquelles, croient-ils, ils sont représentés comme des gens heureux et beaux, ils n’ont pas honte de montrer ces photographies même à ceux qui les connaissent en réalité et les reconnaissent donc évidemment sur la photo comme des menteurs et en vérité des gens entièrement mensongers et perdus. Nous vivons dans deux mondes, ai-je dit à Gambetti, dans le monde réel, qui est triste et grossier et pour finir mortel, et dans le monde photographié, qui est de bout en bout mensonger mais, pour la majeure partie du genre humain, le monde souhaité et le monde idéal. Si aujourd’hui on ôtait à l’homme la photographie, si on la lui arrachait des murs, avais-je dit à Gambetti, et la détruisait une fois pour toutes, on lui ôterait aujourd’hui à peu près tout. On peut donc dire logiquement que le genre humain ne tient plus à rien, ne s’accroche plus à rien et finalement ne dépend plus non plus de rien que de la photographie.

                              Thomas Bernhard, Extinction, traduit de l’allemand

                              par Gilberte Lambrichs, Gallimard

 

 

Ah ! nos images, nos belles images si nécessaires, pourtant ! Voilà qui me donne envie de relire Comédie des vanités, la superbe pièce où Elias Canetti imagine une dictature qui interdirait photographies et miroirs (miroir, mon beau miroir, comme j’aime sourire pour me trouver beau quand je suis face à toi....) Je prends la pièce dans ma bibliothèque, je l’ouvre à la première scène. Le bonimenteur Wenzel Wondrak, dans une longue harangue, y convie le public à un curieux jeu de massacre. J’aime beaucoup ce début de pièce :

 

Et nous, messieurs dames, et nous, et nous, messieurs dames, et nous, et nous, nous allons procéder. A quoi allons-nous procéder ? A une opération phénoménale, prodigieusement phénoménale, colossale et phénoménale, et nous, messieurs dames, nous sommes prodigieux, nous allons procéder. A quoi allons-nous procéder, messieurs dames, et nous, et nous, et nous, messieurs dames ! Nous sommes encore là aujourd’hui, pensons-nous ; aujourd’hui, oui, mais demain nous ne serons pas là, demain nous ne serons pas du tout là. Voyez par vous-mêmes, vérifiez, jetez un œil attendri sur la huitième, la neuvième, la dixième, la onzième merveille du monde ! Je dis onze, je ne dis pas douze, mais si vous le voulez, j’irai jusqu’à treize. Que diable, messieurs dames, trêve de superstition ! Entrez, entrez, je vous invite, soyez les bienvenus. Vous pourrez rire aussi, si le cœur vous en dit ; rien n’interdit de rire, le rire est encore permis ; que dis-je, vous devez rire, rire comme le Bajazzo que j’ai l’insigne honneur et la prétention de figurer devant le très estimé public.

Et nous, et nous, et nous, messieurs dames, et nous, et nous, ici, messieurs dames, vous pouvez viser votre honorable image. Vous recevez cinq balles. Cinq balles rondes, rondes et dures, impeccables, intactes. Ces balles, si je puis me permettre, vous les recevez gratis et franc de port. Messieurs dames, je vous fournis cinq balles. Qui paie ? Pas vous ! Ici, vous n’avez rien à payer. Mieux : vous n’avez pas le droit de payer. Car nous, messieurs dames, et nous, et nous, et nous, nous prenons ces balles en main. Et que va-t-on faire avec ces balles ? Que visent vos honorables mains ? Vos propres images ! Vous avez devant vous vos images, vos très honorables images. Vous visez vos images et vous démolissez vos images. Tirez, bombardez ! Une inépuisable réserve de miroirs est à votre disposition. Derrière, ces messieurs dames apportent leurs miroirs ; devant, ils démolissent leurs images. Voilà l’authentique vertu, voilà la vraie noblesse du cœur. Et nous, et nous, et nous, messieurs dames, et nous, nous allons nous éclipser, nous ne serons plus là. Qui veut essayer ? Qui sera le premier ? Vous démolissez votre image. Monsieur, vous aimez vous regarder ? Alors, entrez ! Et nous, et nous, et nous, messieurs dames, venez tenter votre chance, entrez, entrez, l’homme n’est pas, loin s’en faut, un éternel pourceau, l’ange aussi sommeille en lui, le divin angelot. Et nous, et nous, et nous, messieurs dames…

                        Elias Canetti, Théâtre, texte français par François Rey

                        et Heinz Schwarzinger, Albin Michel

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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