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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 16:39

Le fait d’avoir terminé mon dernier billet en citant les premières lignes du Château de Kafka m’a fait me replonger « toutes affaires cessantes » dans ce fabuleux roman. Plus on y avance, plus on a le sentiment de s’enfoncer dans un monde halluciné, de plus en plus drôle et terrifiant. K., le protagoniste, s’y englue littéralement, comme dans ces rêves épuisants où l’on se sent saisi par un engourdissement irrépressible, où bouger bras et jambes devient extraordinairement douloureux, alors que l’on sait pourtant que son salut dépend avant tout de son agilité.

 

J’ai lu Le château plusieurs reprises. Au cours d’une de ces lectures, je me suis rendu compte que K. s’y endormait un certain nombre de fois : dès son arrivée, dans l’Auberge du Pont, où l’on s’agite autour de lui et téléphone au château pour savoir s’il est bien l’arpenteur qu’on a fait venir au village ; dans l’Auberge des Messieurs, après qu’il y a fait l’amour avec Frieda à même le sol « couchés dans les flaques de bière et les déchets » – c’est une des scènes les plus extraordinaires du roman ; à nouveau à l’Auberge du Pont, où il retourne avec Frieda ; dans une salle de classe de l’école, où il a été admis comme concierge – et où, moment grotesque et drolatique, Frieda et lui-même seront réveillés par l’institutrice, accompagnées de ses élèves (« Cela je ne puis le tolérer. Ce serait du joli. Vous avez seulement le droit de dormir dans la salle de classe, mais moi, je ne suis pas obligée d’enseigner dans votre chambre à coucher. Une famille d’appariteurs qui se vautre au lit jusqu’au cœur de la matinée. Quelle horreur ! ») ; plus tard, à nouveau à l’Auberge des Messieurs, la nuit où, convoqué par un fonctionnaire pour se faire réprimander à propos de Frieda, il se trompe de porte et se trouve enfin face à celui qui pourrait peut-être faire progresser son dossier d’admission – trop fatigué, il s’endort et manque sa chance de demander de l’aide à cet homme d’apparence bienveillante, un nommé Bürgel, qui dans le rêve que fait alors K., se transforme en dieu grec ; la même nuit encore, un peu plus tard, après qu’il a assisté au transfert des dossiers d’un bureau à l’autre et qu’il a donc peut-être vu passer le sien devant ses yeux – il sera réveillé par Pepi, la servante, dont le monologue qu’elle lui débite est, de toute l’œuvre de Kakfa un de mes passages préférés…

 

Bref, tout se passe comme si ces sommeils de K. venaient rythmer à point nommé cette odyssée du genre nocturne et cauchemardesque. Depuis cette constatation, je ne peux m’empêcher de me représenter l’histoire racontée dans Le château comme une sorte de rêve gigogne : on s’endort, on rêve, puis on croit se réveiller mais c’est dans un rêve plus profond que l’on a pénétré ; et au terme de ce rêve, croyant à nouveau s’être réveillé, on s’est enfoncé dans un rêve plus profond encore, et ainsi de suite…

 

Comme en écho lointain et déformé, ces lignes de Paul Willems, dans Nuit avec ombres en couleurs, une de ses plus belles pièces : «J’ai appris, il y a longtemps déjà, pourquoi les chiens hurlent la nuit. Il faut, pour que la nuit soit nuit, que de temps en temps un cri s’élève. Le chien a cette tâche sacrée. Mais parfois c’est un homme qui appelle. Nuit entrevue par la fenêtre quand nous nous réveillons. Nous la regardons avec effroi. Et puis nous retournons vers l’autre nuit, celle du sommeil où nous attendent d’autres chiens. » 

 

Ceci encore : parmi toutes les lectures possibles que l’on peut faire du Château, il y en a une aujourd’hui à laquelle, me semble-t-il, on ne peut pas ne pas penser. Devinette à deux balles : vous remplacez le château par l’Europe et vous remplacez K. par un non-Européen, un Africain, par exemple ; ça vous évoque quoi ?

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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