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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 12:59


Je relis Jean Cayrol, cet auteur si intéressant et dont les romans sont aujourd’hui un peu oubliés. J’en ai fait, jadis, le sujet d’une thèse de doctorat (l’essentiel en a été publié sous le titre La mort dans le miroir, aux Editions Jacques Antoine) : un travail au style très universitaire et qui me paraît aujourd’hui bien lointain ; la réflexion que j’ai pu y mener sur un certain type de romanesque n’est pourtant sans doute pas étrangère à la façon dont, trois ans plus tard, s’est écrit La danse du fumiste, mon premier roman. Souvenir aussi de mes rencontres avec l’écrivain tout le temps de la rédaction de cette thèse – invariablement, je prenais le train pour Paris (c’était bien avant le Thalys, le voyage durait toute la matinée), j’allais le chercher dans son petit bureau des Editions du Seuil (un dédale d’escaliers, il nichait sous les combles) et il m’emmenait déjeuner dans une brasserie voisine, toujours la même ; il parlait beaucoup, il parlait bien, il parlait superbement de la littérature, des auteurs qu’il aimait, des rapports de l’écriture et de la vie ; il riait de mes questions « trop universitaires » ; puis je le raccompagnait à son bureau ; à chaque fois, il m’offrait quelques livres que le Seuil venait de publier : c’est ainsi que j’ai lu un des romans qui m’ont le plus impressionné, un roman posthume, retrouvé presque par hasard, le seul que son auteur ait écrit ; si vous mettez la main chez un bouquiniste ou le trouvez sur un site internet, n’hésitez pas à l’acquérir, c’est une pure merveille : L’orage et la loutre de Lucien Ganiayre.

 

Jusqu’à la défense de ce doctorat en 1973, j’ai été assistant à l’UCL du professeur Michel Otten – c’était encore à Leuven, alors qu’une grande partie de l’université avait émigré déjà vers des terres plus hospitalières. Chargé d’un séminaire d’analyse du roman, je l’avais consacré une année à un autre texte superbe de Cayrol, Le froid du soleil. Sans trop croire qu’il accepterait, j’avais invité l’écrivain à venir de Paris pour rencontrer les étudiants. Il vint. Ce fut une rencontre passionnante et chaleureuse, et combien gratifiante pour les étudiants qui pouvaient entendre l’auteur leur parler du roman sur lequel je les avais fait travailler pendant plusieurs semaines. Je me souviens – on se demande toujours pourquoi tel ou tel détail vous reste à jamais dans la mémoire – d’une des phrases de Cayrol ce soir-là (j’ai oublié le contexte dans lequel elle était prononcée) : « Je n’aime pas les oiseaux. » Alors, timidement, un étudiant a levé la main et a dit en ouvrant Le froid du soleil et en trouvant la page qu’il cherchait : « Monsieur Cayrol, ici, vous écrivez : ‘Mon père est un drôle d’oiseau’ ». Je revois Cayrol interloqué, un silence s’est fait, plus il a éclaté de rire.

 

Des meilleures œuvres de Cayrol, dont Je vivrai l’amour des autres, La Noire, L’espace du nuit, Le déménagement, Les corps étrangers, Le froid du soleil, pour ne citer que ces romans-là, j’ai aussi appris deux choses fondamentales : la première est qu’il y a du plaisir à écrire en transgressant un peu ou beaucoup, beaucoup ou tendrement, tendrement ou passionnément, passionnément ou à la folie, la structure narrative traditionnelle, à commencer par la logique de cause à effet et par le  lien de confiance implicite qui s’établit entre le narrateur et son lecteur ; la seconde est qu’il y a une nécessité absolue à écrire avec son corps, à projeter celui-ci dans les mots, à sa façon à soi, souvent secrète mais sans laquelle ce que l’on écrit n’est que de la roupie de sansonnet. Bon, assez disserté. Voici, de Jean Cayrol, les premières lignes de La Noire (ce beau roman est disponible en Points. Seuil).

 

 C’était une lune pâle et défaite ; on la voyait mal dans le ciel ; tout se brouillait autour d’elle, même les nuages qui semblaient paralysés comme l’aile de l’oiseau par le plomb du chasseur. Une lune vénéneuse, disait Tristan.

   – C’est curieux, ajoutait Armande, on dirait qu’on attire la lune.

   Et de fait, depuis des semaines qu’ils vivaient au bord de l’étang, les nuits prenaient une ampleur inaccoutumée dans ce lancinant mois d’août de l’année 1939, une sorte d’arrogance, de morgue, qu’on devait subir sans comprendre. Jamais elles n’avaient eu ce côté fatal, avec cet astre comme un tranchant juste au-dessus des têtes ; un vent d’acier soufflait parfois au crépuscule ; on essayait de l’éviter ; le cou faisait mal et chacun se sentait fragile, prêt à tomber sous les coups de cette grande brise meurtrière.

 Armande et Tristan n’ignoraient rien de cette cruauté du temps et ils n’en étaient que plus vulnérables. Pourtant tout était en fonction de la nuit qui allait venir et dont on ne pouvait prévoir ni le répit ni le bon grain. La journée ne se passait qu’à attendre le soir, atteindre le soir parfois inhospitalier mais toujours hors de portée, vite glissée comme entre deux barreaux.

   « Que peuvent-elles préparer ces nuits, songeait Armande, qu’est-ce qu’il y a

là-dessous ? »

    La terre finissait en beauté. 

 

 Est-il besoin de commenter ? D’insister sur la façon dont, d’emblée, les personnages sont comme collés au décor, sensibles à ses maléfices, à ses mystères, à la moindre de ses variations ? Les corps cayroliens, surtout dans les premiers de ses romans écrits au sortir de la guerre, sont d’une émouvante fragilité, comme en renaissance hésitante. L’écrivain n’a jamais été très disert sur ce que fut son expérience des camps de concentration ; mais ses personnages sont des lazaréens, sortis d’une nuit d’épouvante et d’abomination, profondément raturés (il faut aussi lire sur Cayrol le très beau texte de Roland Barthes intitulé précisément La rature –publié, jadis, en postface de l’édition 10/18, aujourd’hui difficilement trouvable, des Corps étrangers et repris, j’imagine, dans un des volumes des œuvres de Barthes). Un manifeste de Cayrol, véritablement programmatique, paru à la fin des années quarante, s’intitule d’ailleurs Pour un romanesque lazaréen.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Auteurs d'aujourd'hui
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commentaires

nicolas marchal 07/09/2011 11:58


J'avais acheté un ou deux livres de lui parce que je savais que tu avais défendu ta thèse sur son livre. Mais nous n'en avions jamais parlé. Tu viens de me donner envie d'embarquer dans ces textes
qui se promènent sur mes étagères...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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