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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 13:40

 

Grand plaisir d’avoir vu ce week-end ma pièce Inaccessibles amours remontée dans ce petit lieu si dynamique qu’est, à Etais-la-Sauvin, près d’Auxerre, le « Théâtre rural de la Closerie », animé par le chanteur Gérard-André et sa compagne Andrée Desmet. Une belle réalisation – très simple, sans grands moyens mais jouée avec un plaisir et une énergie des plus communicatives par mes amis Xavier Clément (Caracala), Marianne Anska (Marinette) et Jean-Paul Denizon (l’homme ensanglanté) qui signe également la mise en scène.

 

Trois représentations, un public chaleureux. Le genre de spectacle "portatif" dont on espère beaucoup qu’il pourra faire une longue tournée.

 

DSC05356-1.JPG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                                             photos Gérard-André

 

Ci-dessous, le début de la pièce, publiée aux Editions Lansman, avec Malaga dans le même volume. (Voir aussi, pour un autre passage, ce blog à la date du 24 octobre 2010.)

 

Une citation en épigraphe :

 

                                                « A longtemps les considérer, les spectacles gais

                                                 deviennent tristes. »

 

                                                                        (Nicolas Gogol, Les âmes mortes.)

 

Et c’est parti...

 

Un bistrot.

 

CARACALA, sa serviette en peau de crocodile posée devant lui.

On est toujours seul.

Toujours.

Même quand vous croyez ne plus être seul.

Même quand vous dites : maintenant c'est fini, aujourd'hui je me trouve des amis, demain je me trouve l'amour.

Celle à qui on tient par-dessus tout, celle pour qui on donnerait la prunelle de ses yeux et le reste, tout le reste.

Eh bien, on aurait beau vouloir donner tout le reste, on serait toujours seul.

Aussi vrai que la bière est la bière.

Remettez-m’en une.

Ce n'est pas parce qu'on est seul qu'on n'a pas soif.

D'ailleurs j'attends quelqu'un.

C'était prévu comme ça.

Je veux dire : c'était prévu que j'attende.

Les gens qui sont toujours à l'heure, ça n'a pas que des qualités.

Tout le portrait de ma mère : régulière comme une horloge et quand elle marchait, il suffisait de calculer le temps qu'il lui fallait pour faire dix mètres pour connaître le temps qu'il lui aurait fallu pour faire dix kilomètres.

A une seconde près.

Dix mètres, dix kilomètres, pour elle kif-kif bourricot, toujours le même rythme.

Le tic-tac de ses talons aiguilles.

Elle adorait les hauts talons, toujours des hauts talons, même si ça donne des varices.

Vous aussi vous portez des hauts talons.

 

SERVEUSE

Pour travailler ce n'est pas pratique mais je suis plutôt petite.

Et petite, pour travailler, ce n’est pas pratique non plus.

Alors, un jour hauts talons, un jour talons plats et la poire est coupée en deux.

Aujourd'hui, comme vous pouvez le voir, est un jour hauts talons.

 

CARACALA

Ma mère pourtant elle était grande.

Plus grande que mon père.

Une fois par an, il se mettait en rogne.

T'as pas un peu fini avec tes hauts talons ? J'ai l'air de quoi, moi ? Une demi-tête en en moins !

Fais du sport, elle lui disait, tu grandiras.

 

SERVEUSE

Moi du sport, je suis trop fatiguée.

Courir ici toute la journée.

Les clients sont toujours pressés.

Tout le monde veut tout tout de suite.

Et il y en a de plus en plus qui parlent anglais, je n'y comprends rien.

Je veux bien qu’on fasse l’Europe mais ils pourraient au moins apprendre le français.

Les Flamands du quartier, quand ils viennent boire un verre, eux, ils parlent français.

Les Flamands, eux, ils font un effort, on a beau dire.

 

CARACALA

Mon père non plus il n'a jamais fait de sport.

Je parle six langues, ça suffit, disait-il.

Pour ce que ça lui a servi !

Et ce n'est pas parce qu'il se mettait en rogne que ma mère mettait d'autres souliers.

Des hauts talons et rien d'autre.

Tu es ridicule quand tu fais ta scène annuelle, disait-elle à mon père.

Tu ferais mieux de me la faire dans une de tes cinq autres langues.

Vas-y, on t'écoute.

Il devenait tout rouge et partait en claquant la porte.

Bon, on a la paix pour un an, disait ma mère.

Moi, je ne disais rien, ça valait mieux.

Un enfant silencieux.

On me demandait : tu as perdu ta langue ?

Je ne répondais même pas.

 

SERVEUSE

A ce que je vois, on peut dire que vous vous êtes rattrapé.

Ça ne me dérange pas, j'ai besoin qu'on me parle.

Quand je suis seule, je mets toujours la radio.

 

CARACALA

C'est comme ça que j'ai appris la solitude.

Motus motus et on finit par vous oublier dans votre coin.

On a encore oublié le gosse, disait ma mère à mon père.

Ils étaient déjà sur le trottoir et moi, j'étais assis sur la chaise derrière la fenêtre.

Ils ne me voyaient pas à cause du rideau mais moi, je les voyais.

Ce gosse de malheur ! Pourquoi il ne nous a pas suivis ?

 

SERVEUSE

Oui, pourquoi vous ne les aviez pas suivis ?

 

CARACALA

Pour voir s'ils m'oublieraient, tiens !

Pour vérifier qu'ils m'oublieraient.

Et ils m'avaient oublié.

C'est ça, être seul, non ? Un enfant qu'on oublie.

Tic tac tic tac les pas de ma mère qui revenait dans le corridor.

Vite, je me glissais sous le canapé.

Ah c'est malin ! criait-elle, il doit être resté dans sa chambre.

Cara, où es-tu ! Descends !

Je tremblais de tous mes membres mais je ne bougeais pas.

Je me bouchais les oreilles pour ne plus l'entendre crier...

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Actualités
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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