Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 21:40

 

Je me suis enfin procuré Les impardonnables, le très beau livre d’essais de la poétesse italienne Cristina Campo (1923-1977). Il était introuvable depuis des années ; on vient, semble-t-il, d’en faire un nouveau tirage. J’avais pu le lire il y a quelque temps en l’empruntant à une bibliothèque mais c’est le genre d’ouvrage que l’on a envie d’avoir toujours sous la main. Dans ma pièce de travail, sa place sur l’étagère ad hoc a attendu longtemps. Elle a enfin accueilli son habitant.

 

« Les impardonnables, dit la quatrième de couverture, fait partie de ces livres qu’il suffit à l’homme d’ouvrir pour que sa vie s’éclaire d’une aurore durable. » C’est vrai, c’est bien vrai, n’hésitez pas à en faire l’expérience.

 

Qui sont-ils, ces « impardonnables » ? Ceux qui ont vu la beauté et ne s’en sont pas détournés. A commencer par quelques poètes et écrivains que vénère Cristina Campo : Dante, Jean de la Croix, John Donne, Anton Tchekhov (magnifiques sont les pages qu’elle lui consacre), Marcel Proust, Leopardi, Tomasi di Lampedusa, Gottfried Benn, Constantin Cavafy, Boris Pasternak, Marianne Moore, William Carlos Williams, Djuna Barnes, Simone Weil, Jorge Luis Borges ; et puis, du côté de la musique, Chopin et son « irréprochable discipline des deux mains »… Arrêtons là, la liste est longue. Des êtres dont la quête de la beauté n’a sans doute plus grand chose à voir avec notre air du temps, nos errances superficielles, l’oubli de la lenteur et du regard méditatif, ainsi va le monde aujourd’hui, de plus en plus vite et ne fixant plus rien :

 

Perfection, beauté. Qu’est à dire ? Parmi les définitions, il en est une possible. C'est un caractère aristocratique. Mieux encore, c'est la suprême aristocratie. De la nature, de l'espèce, de l'idée. Même au sein de la nature, elle est culture. La démarche souple et altière d'une jeune Africaine de la Côte-de-l'Or est l'œuvre de siècles de nage, de jarres d’argiles portées d'aplomb sur le crâne, de danses et de chants plus difficiles que le grégorien le plus pur. Si un seul des trois éléments faisait défaut: piété, libre jeu, arts féminins, la perfection ne langerait pas de son voile chaste et impérieux le corps de la jeune fille. A travers les millénaires, en quelque sorte, l'arbre du paradis exprima l'oiseau-lyre; à force de se joindre en prière, les mains devinrent un jour des arcs gothiques.

   Aujourd'hui, tout cela est offensé, renié, détruit. Introuvable et néanmoins présent, comme sous un ongle une épine empoisonnée. Ainsi l’homme a-t-il dû convertir la perfection en objet d'horreur sacrée. Que tout souvenir du temps céleste soit maintenant banni, enterré à jamais dans le jardin du potier. Et surtout, qu’il soit proscrit. Car l'on sait que la perfection est d'abord cette chose perdue, endurance et sereine immobilité. L'homme qui médite, la femme sur le seuil, le moine agenouillé, le silence prolongé du roi. Ou l'animal aux aguets, la besogne habile d'une bête. Ce poids aérien et terrible – silence, attente, durée – l'homme l’a exclu de son être. Et voici qu’il vit désormais une terreur paranoïde face à ce qui est « sentiment et précision, humilité, concentration, élégance. (…)

   Impardonnable, dans ces conditions, le poète l’est plus que tout autre.

 

         Cristina Campo, Les impardonnables, traduit de l'italien

par Jean-Baptiste Para, Gallimard,  Collection L’Arpenteur

 

 Je viens de relire le superbe chapitre qui a pour titre « Le parc aux cerfs ». Il commence par une déclaration d’une force éclatante sur l’acte d’écriture :

 

Si parfois j’écris c’est parce que certaines choses ne veulent pas se séparer de moi et que je ne veux pas non plus me séparer d’elles. Les écrire est l’acte par lequel, à travers la plume et la main, et comme par osmose, elles pénètrent en moi pour toujours.

Dans la joie, nous nous mouvons au cœur d’un élément qui se situe tout entier hors du temps et du réel, mais dont la présence est on ne peut plus réelle.

Incandescents, nous traversons les murs.

 

A travers les divers thèmes qu’aborde ce chapitre – la méditation de Campo est si intense qu’elle tisse très souvent plusieurs fils à la fois  – se dégage vite l’un des principaux : un monde vient de disparaître ou est en train de le faire et la poésie tant qu’elle le peut encore, doit en témoigner de toutes ses forces :

 

   Il fut un temps où le poète était là pour nommer les choses : comme pour la première fois, nous disait-on lorsque nous étions enfants, comme au Jour de la Création. Aujourd'hui il ne semble là que pour prendre congé d’elles, pour les rappeler aux hommes, avec tendresse et affliction, avant qu’elles ne s’éteignent. Pour écrire leurs noms sur l’eau : et peut-être sur cette forte houle qui bientôt les aura englouties. Un parc ombreux, le vert miroir d'un lac où vont de beaux halbrans dorés, au cœur de la ville, de la tourmente de ciment armé.

   Comment ne pas penser alors : le dernier lac, le dernier parc ombreux ?

   Celui qui aujourd'hui n'a pas cette conscience n’est pas un poète d'aujourd'hui.

 

Nommer ces choses pour la dernière fois, témoigner qu’elles ont existé. Et pouvoir également prononcer encore les mots qui les désignent et qui disparaîtront avec elles. Un au revoir au « Monde d’hier », pour reprendre le titre du grand livre de mémoires qu’a laissé Stefan Zweig… Crépuscule d’une façon de vivre, crépuscule de la langue qui lui correspondait. A la recherche du temps perdu, écrit Cristina Campo, est en ce sens exemplaire :

 

    L'œuvre de Proust est avant tout un exploit de très haute noblesse, le geste d'un chevalier errant qui défend un sépulcre splendide, un culte voué à bientôt disparaître – un tombeau vide. Énoncer cela, ce n'est pas seulement faire allusion au crépuscule d'un monde qui fut le sien, car cet aspect est surtout sensible dans la suprême beauté du langage, dans la perfection d'une langue où les formes aristocratiques les plus pures (ce français que l'on ne peut apprendre que de la bouche de la duchesse de Guermantes ou de la paysanne Françoise) sont tissées sans trêve avec la passion d'un ultime adieu. Langue sauvée au tout dernier moment et qui se fait instrument de salut pour les choses mêmes quelle signifie, fussent-elles parfois les moins nobles, en les situant, par sa force et sa pureté, sur un plan où plus rien ne pourra les flétrir.

 

(« La langue sauvée » : le beau titre du premier tome de l’autobiographie d’Elias Canetti, un autre livre que j’aime tant. Je le saisis dans ma bibliothèque – non loin de l’endroit où j’ai rangé Les impardonnables –, l’ouvre, en relis les premières lignes. Par jeu, on menace le petit garçon de lui couper la langue, souvenir d’enfance déterminant pour le futur écrivain. D’où, bien sûr, le titre du livre. Lisez donc avec moi, voilà qui nous renvoie, chacun selon ses souvenirs, à nos peurs originelles les plus essentielles :

 

   Mon souvenir le plus ancien est baigné de rouge. Je sors par une porte, sur le bras d'une jeune fille, le sol devant moi est rouge, à gauche une descente d'escalier, rouge également. En face de nous, à même hauteur, une porte s'ouvre, laissant passer un homme qui avance à ma rencontre en me souriant gentiment. Arrivé tout près de moi, il s'arrête et me dit: « Fais voir ta langue! » Je tire la langue, il fourre la main dans sa poche, en sort un canif, l'ouvre et porte la lame presque contre ma langue. Il dit : « Maintenant, on va lui couper la langue. » Moi, je n'ose pas rentrer ma langue et le voilà qui arrive tout près avec son canif, la lame ne va pas tarder à toucher la langue. Au dernier moment, il retire sa main et dit: « Non, pas aujourd'hui, demain. » Il referme le canif et le remet dans sa poche.

   Par cette porte, nous pénétrons chaque matin dans le vestibule rouge .La porte d’en face s’ouvre, et l’homme souriant paraît. Je sais ce qu’il va dire et j’attends qu’il m’ordonne de tirer la langue. Je sais qu’il finira par me la couper et j’ai de plus en plus peur. La journée commence ainsi et cela se reproduit fréquemment.

 

                        Elias Canetti, La langue sauvée. Histoire d’une jeunesse (1905-1921)

Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel.)

 

Revenons à Cristina Campo. Quelques pages plus loin, tout en se rapportant à nouveau à Proust, sa réflexion s'élargit :

 

   Dans les vieux livres, jusqu’au début du XIX° siècle je ne me souviens pas avoir jamais lu une phrase du genre : « le royaume heureux de l’enfance », « le paradis de la maison paternelle ». De telles expressions semblent naître autour de 1850 et nous ne doutons pas qu’un livre comme la Recherche ne pouvait être entrepris qu’à l’époque des premières automobiles. Un ancien – Montaigne, par exemple – eût dit plutôt « l’insouciante enfance », comme on ferait allusion à une chose aimable et encore informe, argile disponible pour les mains expertes du potier. (…)

   Il est donc clair que le mythe de l'enfance n'a pas, pour l'homme moderne, cette signification intime qu’il croit lui donner. Ce n'est pas sa propre enfance qu'il cherche à retrouver, mais l’enfance du monde, de toute sa lignée. Par cette quête à rebours, il tente de survivre à lui-même.

 

L’enfance du monde, l’âge d’or de l’ordre souverain, de la grandeur des mythes. Cristina Campo l’évoque par une fable magnifique :

 

Les cerfs enfermés dans un parc, offerts hagards et pleins de grâce aux regards distraits, ne se demandent pas : pourquoi avons-nous perdu la grande forêt et notre liberté, mais : pourquoi ne nous chasse-t-on plus ?

   Une jeune main parfois les caresse : « Le roi Arthur est mort, expliquent aux cerfs les enfants, et avec lui les chasses et les tournois, les duels prodigieux et les saintes réjouissances. Jamais plus un cerf ne sera poursuivi par les douze Cavaliers, jamais plus on ne ceindra son encolure d'une couronne d'or. Jamais plus il n’arrêtera une meute en faisant se lever entre ses bois la croix du Sauveur, ni son corps ne sera nourriture à la cène du Saint Graal. Désormais, plus rien ne menace votre harde – et voilà, c'est de nos mains que vous recevez votre pâture. »

   Les cerfs inclinent la tête. De leurs cornes massives, ils heurtent à coups légers les grilles de l’enclos. Mais la nuit une douce fièvre les prend, ils brament, ils s’appellent. Ils entendent, ou croient entendre, le cor d’Arthur. « Il n’est pas mort, se disent-ils, il reviendra. Et de nouveau notre vie sera suspendue à la pointe d'une flèche. »

 

         Cristina Campo, Les impardonnables, traduit par Jean-Baptiste Para

 Collection L’Arpenteur, Gallimard

 

(Avais-je déjà cité Cristina Campo dans ce même blog ? Je ne m’en souvenais pas mais j’ai tenu à vérifier. Eh bien, oui. C’était à propos des promenades de Sebald dans Bruxelles ; Sebald : cet écrivain-là aussi était de la famille de ces insatiables chercheurs d’une beauté enfouie. J’avais noté ceci que je recopie : « Un jour, passant devant un café bruxellois où l’on joue aux échecs, j’apercevrai Marcel Duchamp. Ce sera lui, aucun doute là-dessus. Concentré sur sa partie, il n’aura pas le moindre regard pour le personnage arrêté sur le trottoir et qui le regardera bouche bée. Alors, moi aussi, j’irai m’asseoir dans un café – pas celui où Duchamp sera en train de jouer, jamais je n’oserai, non, j’irai dans une autre rue et peut-être même un autre quartier – et, après avoir étudié les derniers articles du Soir sur notre crise politique interminable, je prendrai quelques notes pour un essai sur les divers éléments du Grand verre envisagés comme la résolution d’un problème de mat en 2 coups et feuilletterai Les impardonnables de Cristina Campo, livre actuellement épuisé et introuvable mais que j’aurai ce jour-là découvert une demi-heure plus tôt au Pêle-Mêle ou chez un bouquiniste de la rue du Midi ou de la Galerie Bortier. »)

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
commenter cet article

commentaires

nicolas marchal 21/05/2012 12:02

Alors tu l'as enfin dégoté ! J'en avais trouvé un exemplaire pour te l'offrir, mais notre verre arrive trop tard... Il n'y a pas de hasard : je lirai avec gourmandise ce livre que je te destinais,
c'est aussi cela, le bonheur de la littérature !

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives