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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 16:44


Le récit est consubstantiel à la vie, nous racontons en permanence, tout comme nous sommes racontés en permanence, il n’y a pas d’heure, pas de minute sans récit, il n’y a pas de rêve, pas d’amour, de haine, d’espoir, de désespoir, de vérité, de mensonge sans récit, il n’y a rien sans récit. Si la littérature nous apporte tant et tant, c’est aussi, c’est d’abord, grâce au fabuleux réservoir de récits qu’elle constitue. Récits grandioses, mythiques, superbement articulés, récits aux personnages extraordinaires, et que nous aimons parce qu’ils nous transportent à une altitude où la vie ne nous donne jamais, ou alors si rarement, la possibilité de monter. Récits quotidiens, quelconques, plats, réalistes, et que nous aimons parce qu’ils redisent, mais redisent parfois tellement bien, ce qu’est pour l’essentiel notre vie au jour le jour. Et puis, il y a ces quelques récits sans queue ni tête, déjantés, désarticulés, absurdes, qui minent sourdement la logique même de la narration, qui en désignent les coutures, la naïveté (cette naïveté dont, justement, nous avons tant besoin). Des « anti-récits », en quelque sorte. Des récits qui s’en prennent au sacro-saint enchaînement de cause à effet, qui le bousculent, qui en rient, et qui, par là-même, nous bousculent et se rient de nous : ces récits-là, j’ai pour eux une tendresse toute particulière.

 

Dans ce genre très spécifique, un de mes auteurs favoris est le merveilleux cousin russe des dadaïstes, Daniil Harms (1905-1942), dont j’ai déjà cité le nom, lorsque j’ai évoqué ici les Minimythes d’Istvan Örkény (adepte, lui aussi, de cet « anti-récit »). Très vite réduit au silence sous la botte stalinienne, Harms inventait des histoires tragiquement cocasses, qui étaient à chaque fois un savoureux pied-de-nez aux règles élémentaires du « bien raconter ». Celle-ci, par exemple, intitulée « Le lien » :

 

      Philosophe !

   1. Je vous écris en réponse à la lettre que vous vous apprêtez à m’écrire en réponse à la lettre que je vous ai écrite. 2. Un violoniste s’était acheté un aimant qu’il ramenait à la maison. En chemin, des voyous attaquèrent le violoniste et lui firent tomber sa chapka. Le vent souleva la chapka et l’emporta par la rue. 3. Le violoniste posa l’aimant à terre et courut après sa chapka. Celle-ci tomba dans une flaque d’acide nitrique où elle fut dissoute. 4. Entre-temps, les voyous s’étaient emparés de l’aimant et avaient disparu. 5. Le violoniste rentra chez lui sans manteau et sans chapka, puisque celle-ci avait été dissoute par l’acide nitrique et que le violoniste, affligé par cette perte, avait oublié son manteau dans le tram. 6. Le receveur de ce tram porta le manteau à la brocante, où il l’échangea contre de la crème aigre, du gruau et des tomates. 7. Le beau-père du receveur se gava de tomates et il en mourut. Le cadavre du beau-père du receveur fut déposé à la morgue, mais on le confondit ensuite avec un autre, et à sa place, on enterra une petite vieille. 8. Sur la tombe de la petite vieille, on dressa un poteau blanc qui portait l’inscription : « Anton Serguéïevitch Kondratiev ». 9. Onze ans plus tard, rongé par les vers, ce poteau tomba. Le gardien de cimetière scia ce poteau en quatre et le fit brûler dans son fourneau. Sur ce feu, la femme du concierge fit cuire une soupe au chou-fleur. 10. Mais alors que la soupe était déjà prête, la pendule se décrocha du mur et tomba tout droit dans la casserole. On retira la pendule, mais il y avait des punaises à l’intérieur et celles-ci se retrouvèrent dans la soupe. On donna la soupe au mendiant Timoféï. 11. Le mendiant Timoféï mangea la soupe avec les punaises et parla au mendiant Nikolaï de la bonté du gardien de cimetière. 12. Le jour suivant, le mendiant Nikolaï se rendit chez le gardien du cimetière pour lui demander la charité. Mais le gardien de cimetière ne donna rien au mendiant Nikolaï et le chassa. 13. Le mendiant Nikolaï se fâcha tout rouge et mit le feu à la maison du gardien de cimetière. 14. Le feu se propagea de la maison à l’église, et l’église brûla. 15. Malgré une longue enquête, on ne put établir la cause de l’incendie. 16. A l’endroit où se dressait auparavant l’église, on construisit un club, et le jour de l’inauguration du club fut organisé un concert auquel prit part le violoniste qui, quatorze ans plus tôt, avait perdu son manteau. 17. Et dans le public, il y avait le fils de l’un des voyous qui, quatorze ans plus tôt, avaient fait tomber la chapka de ce violoniste. 18. Après le concert, ils montèrent dans le même tram pour rentrer chez eux. Mais le tram qui les suivait était conduit par ce même receveur qui, à l’époque, avait vendu le manteau de ce même violoniste à la brocante. 19. Et les voilà qui circulent tard le soir dans la ville : devant, le violoniste et le fils du voyou, et derrière, le conducteur du tram, ex-receveur. 20. Ils vont dans l’ignorance du lien qui les unit, et ils ignoreront ce lien jusqu’à leur mort.

14 septembre 1937.

 

                        (Daniil Harms, Ecrits, traduits du russe par Jean-Philippe Jaccard,

Christian Bourgois éditeur)

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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