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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 22:05


Aujourd’hui, j'ai le plaisir de vous présenter Astrophe, un de mes personnages de théâtre préférés. Voici quelques-unes de ses premières interventions dans une des pièces qui, parmi toutes celles que j’ai lues (et j’en ai lu beaucoup), me tiennent le plus à cœur. Le chat Astrophe y est une sorte de présentateur des autres protagonistes et de commentateur de ce qu’ils font. Un monsieur Loyal animal, pour ainsi dire, philosophe à sa manière et singulier. Je n’ai voulu garder ici que l’essentiel de son texte pendant les trois premiers tableaux de la pièce, en omettant toutes les répliques qui ne lui appartiennent pas. Vous allez voir, c’est d’une très grande beauté. Poétique, mélancolique, incisif, drôle, sans cesse inattendu. Et d’une langue de cristal.

 

Je m’appelle Astrophe et je suis un chat. Nous sommes tout pour tous et rien pour personne. Vous êtes mes chats quoique ne les étant pas et je ne suis pas votre homme. Tristan Tzara aussi était un chat. Il vivait dans un chapeau avec des bouts de papier. On a beau pousser, le temps s’arrête. Il vaut mieux dormir en boule que veiller en fumée. La ville parle à voix basse. Les palissades sont les livres des hasards. Nous sommes partout et nous ne sommes nulle part.

(…)

Il y a des couteaux de tous genres. En plus des canifs et des couteaux de cuisine, il y a les couteaux étranges. Les plus rares sont les couteaux tendres qui ne font pas de mal. Par exemple les couteaux à couper l’eau. Plus courants, sont les couteaux à couper la gorge des adolescents, ils sont donnés par Dieu aux pères obéissants. Il y a aussi les couteaux à trancher l’âme, à couper les ailes, à saigner la confiance, à torturer, mine de rien, son épouse. Josée, elle, possède les couteaux secs dits « universels » qui blessent à coup sûr.

(…)

Chronique du monde pendant un an. Les nuages ont glissé, sans bruit, de l’ouest à l’est, glissé sans bruit. Il y a eu l’automne, l’automne de l’arbre et puis l’hiver, l’hiver de l’arbre. Et maintenant les nouvelles feuilles poussent. J’ai vu passer très haut dans le ciel « l’oiseau Pi-Hi, qui n’a qu’une aile et ne vole que par couple ». Signalons pour être complet que dans le monde trente millions d’enfants sont morts de faim cette année. Mais il y a encore beaucoup, beaucoup d’enfants en vie, dont trente millions au moins mourront l’année prochaine. Voilà pour une année du monde.

(…)

Présentation de Bella et de son ombre chantante. Car nos ombres chantent mais on ne les entend pas. Quand une ombre chante, nous avons l’impression de marcher dans la pluie. D’autres fois, sans l’entendre, nous recevons le chant comme une annonce : Nous cesserons bientôt de vivre et nous allons être heureux.

Bella est seule. Elle va dans la ville au hasard de son ombre. Son mari, Alec, retenu par ses obligations, passe le week-end dans son vaste coffre-en-banque. On y tient debout ou assis et dans tous les sens. L’aération y est assurée par une tuyauterie complexe et parfumée. Une table en jonc de Malaga, arrosée d’une lumière verte, permet l’adjonction d’une machine à écrire, ainsi que l’introduction de la secrétaire d’Alec. Suite à une erreur de l’Etat-civil, cette jeune personne souffre du nom de Casimir. Elle jouit néanmoins de jambes fuselées et d’une poitrine bombelée. Mais le regard d’Alec, tout à son travail, n’effleure même pas ces charmants attributs. La jeune Casimir en est réduite à la portion congrue. Elle tient les yeux baissés et les mains strictement attachées au clavier « soft » de sa machine à écrire, modèle Burguinson, série A480. (Il lit une affiche.) « Vue sur le lac. » (Retournant à Bella.) Et Bella, elle, est seule. Silence. Silence du temps qui cueille un brin d’herbe. Silence de Bella dont l’âme est d’argent et dont l’ombre aujourd’hui est rose. Mais Bella ne le sait pas. Oui, son ombre est rose. Oui, son ombre chante.

(…)

Oui, l’âme de Bella est d’argent. Mais pas n’importe quel argent. Un argent blanc comme les portes du chagrin. Oui, l’ombre de Bella est rose aujourd’hui, mais pas n’importe quel rose. Un rose chantant. Silence pourtant. Silence frais de la rue le dimanche matin.

Comme la plupart des jeunes femmes dont le mari passe le week-end dans un coffre-en-banque, Bella se sent légère. Conformément aux règles de l’air et de la légèreté, Bella suit son ombre qui la mène vers la maison de fougères où elles vont si souvent. Elle y retrouvera les feuilles rangées dans le coffre à feuilles. Les feuilles de tremble qui sont d’argent elle aussi. Dans le coffret à gants, elle trouvera les gants. Les gants de nuit, les gants d’eau ou les gants du vent. Elle ouvrira le coffre à regards et le coffre à tristesse dont certains chagrins ont un parfum doux et lent. C’est là aussi que sont rangées les robes de vacances et les couleurs dont se pare l’ombre, car les ombres changent souvent de couleurs.

 

Ceux qui le connaissent, ne serait-ce qu’un peu, auront aussitôt reconnu ce ton inimitable : c’est du Paul Willems, cet auteur que j’aime tant et à qui je dois tant, et c’est extrait d’une de ses plus belles pièces, Nuit avec ombres en couleurs. Paru aux Editions Didascalies en 1983, introuvable ou quasiment (si vous tombez dessus, achetez ! achetez !), un des joyaux du répertoire théâtral (créé à l'époque, à Bruxelles, par Henri Ronse, superbement remonté il y a deux ou trois ans par Frédéric Dussenne). Nous sommes quelques-uns, bien peu malheureusement, à placer cet écrivain à sa juste place, c’est-à-dire vraiment très très haut. Tiens, je ne tiens ce blog que depuis sept mois mais ce doit être la dixième fois au moins que je mentionne l’œuvre de Paul Willems. Rassurez-vous, j’en reparlerai encore.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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