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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 12:15

 

 

 Pourquoi, brusquement, nous prend l’envie intense de relire précisément tel livre ou tel auteur ? Plongé ces derniers temps dans La vie mode d’emploi de Perec, j’y ai trouvé, à la fin d’une liste d’œuvres réalisées par le peintre Hutting « à mi-chemin du tableau de genre, du portrait réel, du pur phantasme et du mythe historique », la mention de ce tableau :

 

Le critique Molinet inaugure son cours au Collège de France en esquissant avec brio le portraits de Vinteuil, d’Elstir, de Bergotte et de la Berma, riches mythes de l’art impressionniste dont les lecteurs de Marcel Proust n’ont pas fini de faire l’exégèse.

 

Le musicien, le peintre, l’écrivain et l’actrice si souvent évoqués dans La recherche du temps perdu… Il y a si longtemps, ai-je aussitôt pensé, que les trois volumes de la Pléiade qui contiennent cette œuvre dorment dans un coin de ma bibliothèque...

 

Si j’ai lu La Recherche intégralement et avec grand bonheur il y a bien des années, je ne m’y suis plus guère reporté par la suite que pour y retrouver tel ou tel fragment, et à vrai dire pas très souvent. Mais d’un seul coup cette impatience ! A peine Perec terminé, me voilà donc dans Proust, et en l’abordant par la dernière partie, Le temps retrouvé, pour y revoir tout d’abord se nouer en leur assemblage final l’ensemble des thèmes que charrie ce grand fleuve de mots, un des plus beaux que la littérature ait jamais produite.

 

Mais peut-être ne l’avez pas lu ? Ou à peine, osant tout juste en parcourir quelques pages sans vraiment vous en imprégner, comme le baigneur qui pénètre frileusement dans l’eau, à deux pas de la berge, et même pas jusqu’à la taille? Mais oui, les grands textes font peur, leur renommée, leur statut de chef-d’œuvre, de classique « incontournable », comme on dit aujourd’hui – et que le seul énoncé de ce mot donne envie de contourner. Si tel est votre cas, comme j’aimerais vous persuader de vous y plonger vraiment !

 

Le hasard faisant bien les choses et pour vous inciter à vous laisser emporter tout entier par le fleuve Proust, permettez-moi de vous suggérer la lecture d’un merveilleux petit livre que l’on a réédité il y a peu et que je viens de découvrir. Son titre, aperçu à la devanture d’une librairie, m’a attiré aussitôt : Proust contre la déchéance. Proust contre la déchéance ? Qu’est-ce à-dire ? A peine avais-je feuilleté ce mince volume que j’ai voulu le lire d’un bout à l’autre.

 

Joseph Czapski, son auteur, était un écrivain et peintre polonais qui avait séjourné à Paris avant la deuxième guerre mondiale. Immensément cultivé, il s’était pris de passion pour l’œuvre de Proust. La guerre le retrouva dans l’est de la Pologne et, fin septembre 39, il fut fait prisonnier par les Soviétiques et interné à Starobiesk, où furent parqués, ainsi que dans deux autres camps, quinze mille officiers polonais dans des conditions épouvantables. En avril et mai 40, la presque totalité de ces hommes fut déportée vers un lieu inconnu puis, comme cela fut prouvé par la suite, massacrée sur ordre de Staline dans la forêt de Katyn et d’autres endroits proches. Czapski fit partie d’un des derniers petits groupes à être évacués de Starobiesk et le sien échappa miraculeusement à l’exécution. Il fut interné pendant 18 mois au camp de Griazowietz, en URSS, avant d’être libéré après la signature de l’accord entre gouvernements russe et polonais et à la suite de l’attaque allemande contre l’URSS.

 

C’est dans ce camp de Griazowietz, écrit Joseph Czapski dans l’introduction de ce Proust contre la déchéance, que pour échapper à l’inertie intellectuelle les prisonniers écoutaient les plus érudits d’entre eux leur faire des conférences (le contenu de celles-ci ayant dû d’abord être soumis à la censure de la direction du camp) : sur l’histoire du livre ; celle de l’Angleterre ; de la migration des peuples ; de l’architecture ; ou encore sur l’Amérique du Sud. Czapski lui-même fit ainsi des conférences sur la peinture française et polonaise, sur la littérature française, et aussi plus particulièrement sur La recherche du temps perdu. C’est précisément le texte de ses conférences sur Proust, dicté en français à deux de ses camarades, qui fut publié par la suite et vient d’être réédité :

 

    Le manque de précision, le subjectivisme de ces pages s’explique en partie par le fait que je ne possédais aucune bibliothèque, aucun livre concernant mon thème, que j’avais lu le dernier livre français avant septembre 1939. Ce n’étaient que des souvenirs sur l’œuvre de Proust que je m’efforçais d’évoquer avec une exactitude relative. Ce n’est pas un essai littéraire dans le vrai sens du mot, plutôt des souvenirs sur une œuvre à laquelle je devais beaucoup et que je n’étais pas sûr de revoir encore dans ma vie. (…) Dans une petite salle bondée, chacun de nous parlait de ce dont il se souvenait le mieux. (…) Je vois encore mes camarades entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui montait jusqu’à quarante-cinq degrés, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors.

   Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire.

 

Joseph Czapski, Proust contre la déchéance, Les Editions Noir sur Blanc – idem pour les citations qui suivent. Par souci d’authenticité, l’éditeur a pris le parti de respecter le texte original de Joseph Czapski, d’en maintenir les fautes de français, les répétitions, les inventions verbales.

 

Entreprise admirable et dont la lecture, même soixante ans plus tard, est absolument passionnante. J’ai dévoré ce petit livre quasiment d’une traite. Le bel intermédiaire pour aborder ou revenir à l’œuvre de Proust ! Comme Joseph Czapski s’adresse à un public qui n’est pas censé la connaître, il la présente en partant de l’essentiel et avec beaucoup de clarté. Mais aussi avec une passion communicative, comme si s’établissait un jeu de miroirs secrets entre l’écrivain malade et cloîtré dans sa chambre, jetant toutes ses forces dans la rédaction de cette œuvre immense qu’il tenait absolument à pouvoir terminer, et son admirateur intense qu’est Joseph Czapski lui-même, cloîtré dans un camp sordide et qui, pour préserver envers et contre tout le sentiment de vivre avec dignité, met toute son énergie à expliquer à ses camarades en quoi réside la beauté de La recherche.

 

Czapski est aussi un merveilleux conteur – et quelle mémoire, quel souvenir précis d’une œuvre qu’il n’a pas sous la main et dont la lecture est déjà ancienne ! Il n’a pas son pareil pour narrer en quelques lignes nombres d’épisodes saillants de La recherche, en éclairer telle ou telle dimension, montrer combien est acéré le regard de Proust sur ses contemporains et avec quel humour féroce ou avec quelle tendresse il est capable de les décrire. Voyez ce seul exemple :

 

Hors le grand monde parisien Proust nous peint l’aristocratie campagnarde, plus simple, plus sympathique, plus attachée à la vie réelle, les Cambremer par exemple. La vieille baronne est une femme simple, naturelle, aimant secrètement la musique, fière d’avoir été dans sa première jeunesse élève de Chopin. Sa belle-fille, venant de Paris, représente le type classique du snobisme artistique. Sans aucune aptitude ni sentimentale ni artistique personnelle qui puisse la lier avec l’art, elle connaît par cœur tous les lieux commun de la dernière mode parisienne. Chopin n’est pas à la mode alors. L’humble belle-mère n’ose même pas en parler. Elle a presque honte d’avouer combien elle l’aime, se croyant une femme provinciale et rétrograde incapable de discuter avec les affirmations catégoriques et définitives de sa belle-fille « bas-bleu » de Paris. Et combien cette vieille dame est touchante quand le jeune héros en visite chez les Cambremer, un homme aimant vraiment la musique, s’amuse à détruire avec adresse les affirmations catégoriques de la belle-fille. Avec quelle joie, un peu de peur quand même, elle ose avouer devant lui son amour pour Chopin. Nous sentons dans ces pages comme le jeune héros a le sens pour ce qui est vrai ou faux dans l’attitude de ces femmes envers l’art. De même avec la peinture. Il s’amuse à placer le bas-bleu dans des situations très gênantes parce que la jeune dame ne doute pas qu’il sache infiniment plus qu’elle et que des gens comme ce jeune homme-là sont à la source de la mode artistique. Le bas-bleu affirme l’inexistence de Poussin. C’est la mode naturaliste et anticlassique qui s’y reflète. Le héros lui répond que Degas (une autorité définitive) affirme que Poussin est un des plus grands maîtres de l’art français. « J’irai au Louvre dès que je serai à Paris, je dois revoir ce tableau et revivre ce problème », répond la dame toute déroutée. Et Proust nous montre, avec des traits délicats, en toute évidence, que cette femme ne comprend absolument rien à l’art, que l’art n’est pour elle qu’une manière de se rendre intéressante devant les gens plus stupides encore, et lui donner le droit de regarder avec mépris des personnes vraiment artistes mais qui ne sont pas à la page d’après elle.

 

Oui, quelle mémoire ! Mais évidemment, la citation de la réplique de la jeune madame Cambremer (la belle-fille, donc) ne peut être qu’approximative et l’éditeur a la bonne idée, chaque fois que Czapski s’efforce de citer directement l’œuvre, de donner le texte exact de Proust en bas de page. Soit ici (le passage est dans Sodome et Gomorrhe, la quatrième des sept parties de La recherche) :

 

- Mais, lui dis-je, sentant que la seule manière de réhabiliter Poussin aux yeux de Mme de Cambremer c’était d’apprendre à celle-ci qu’il était redevenu à la mode, M. Degas assure qu’il ne connaît rien de plus beau que les Poussin de Chantilly. – Ouais ? Je ne connais pas ceux de Chantilly, me dit Mme de Cambremer, qui ne voulait pas être d’un autre avis que Degas, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des horreurs. – Il les admire aussi énormément. – Il faudra que je les revoie.

 

Très remarquable également est la façon dont Czapski décrit la dimension essentielle de l’entreprise proustienne, l’appréhension romanesque du temps, le rôle de la mémoire involontaire, la restitution dans l’écriture même de la continuité du vécu. Ceci encore, à ce propos et pour terminer le présent billet déjà un peu trop long :

 

Nous appelons aujourd’hui tous les romans immenses, plus ou moins influencés par la forme de Proust, des romans fleuves. Mais aucun de ces romans ne répond à cette dénomination à ce point qu’A la recherche du temps perdu. J’essaierai de l’expliquer par comparaison. Ce n’est pas ce qu’entraîne le fleuve avec soi : des bûches, un cadavre, des perles, qui représentent le côté spécifique du fleuve, mais le courant même, continu et sans arrêt. Le lecteur de Proust, en rentrant dans les flots apparemment monotones, est frappé non par les faits, mais par les personnes telles ou autres, par la vague non arrêtée dans son mouvement de la vie même. Le projet primitif de son œuvre, qu’avait Proust, n’a pu être réalisé dans sa forme extérieure d’après son désir. Proust voulait faire paraître cette immense « somme » en un seul volume, sans alinéas, sans marges, sans parties ni chapitres. Le projet sembla absolument ridicule aux éditeurs les plus cultivés de Paris et Proust fut forcé de morceler son œuvre en quinze ou seize volumes, avec des titres englobant deux ou trois volumes. Mais Proust parvint à forcer la main aux éditeurs et à faire une chose qui du point de vue de la forme du livre moderne était quand même nouvelle. Aucune partie ne représente une unité en elle-même, détachée des autres parties. Les coupures en parties semblent volontairement négligées et dépendent plutôt de la quantité des pages que du développement d’un thème ou d’un autre. Il faut ajouter encore que l’enchevêtrement de ces thèmes est tellement absolu qu’il semble impossible de faire une coupure qui représente quelque chose de plus qu’une coupure matérielle.

 

 

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