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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 17:39

 

J’ai terminé un billet récent en citant les Minimythes d’Istvan Örkény, un petit livre édité jadis chez Gallimard, hélas épuisé, réédité en français par les éditions Corvina à Budapest, hélas re-épuisé, donc si vous mettez la main dessus chez un bouquiniste... C’est que voilà le genre d’ouvrage – encore un ! allongeons la liste ! – que l’on savoure intensément si l’on attend de la littérature qu’elle soit inattendue, non-sérieuse, pas propre sur soi, jamais vraiment récupérable, caillou dans la chaussure… Merci à Laurence Ghigny qui m’a fait découvrir ce bijou. Un petit-neveu des dadaïstes, excédé de surcroît par l’imbécillité du communisme au quotidien. Un air de ressemblance, parfois, avec le russe Daniil Harms, autre apparenté dadaïste (vite ! sur la liste celui-là également !). Allez, je vous mets l’eau à la bouche :

 

Le temps passe

 

   Je demandai une chambre à un lit.

– Nous n’avons que des chambres à six lits, me répondit-on. Mais vous aurez une chambre où les cinq lits seront inoccupés.

Pendant que nous montions dans les courants d’air, par un escalier délabré, on m’expliqua amicalement que c’était la moindre des choses que de me laisser la chambre pour moi seul, en morte saison, alors que les touristes délaissent cette région vinicole.

La chambre : six lits de fer, six lavabos, six tables de nuit, et une misérable lampe qui éclairait faiblement cette triste nature morte.

– Je sais, ce n’est pas formidable, fit le portier. Mais la municipalité a mis en chantier un bel hôtel à cent lits…

Ma toilette terminée, j’allais éteindre la lumière lorsque la porte s’ouvrit, livrant passage à un homme chaussé de lunettes, serrant un porte-documents sous le bras. Nous nous regardâmes sans trop d’aménité.

   – Pardon, mais le portier m’a affirmé que…

   – Et à moi aussi, figurez-vous, il m’a juré…

   Nous fîmes contre mauvaise fortune bon cœur. C’était un œnologue, en route pour le domaine situé sur les coteaux voisins, où il devait surveiller les préparatifs d’un concours vinicole international ; sa voiture venait de tomber en panne devant l’hôtel. Cinq minutes plus tard, il me fallut faire la connaissance de son chauffeur qui fit une toilette minutieuse, pour se débarrasser du cambouis dont il était couvert des pieds à la tête.

Nous étions donc trois. Peu de temps après arriva un agent de police ; il se déchaussa sans mot dire. Personne d’entre nous n’osa le questionner : il est inutile d’avoir maille à partir avec la police. Le suivant était un vieillard ; blême, défaillant, il s’affala sur le premier lit. Nous le regardâmes en silence. Soudain la porte s’ouvrit et nous vîmes s’engouffrer dans la pièce vingt à vingt-cinq personnes. L’œnologue se mit à vociférer :

– Que venez-vous faire ici ? Vous vous trompez d’adresse, ce n’est pas un asile de nuit mais une chambre d’hôtel !

Nous apprîmes rapidement que cette invasion massive ne représentait qu’une fraction infime des voyageurs d’un train omnibus bloqué non loin de la ville. Certains d’entre eux furent hébergés dans les dortoirs d’une entreprise de construction, d’autres furent acheminés vers la ville.

La porte s’ouvrait, se refermait sans cesse. Force me fut de constater que nous devenions extrêmement nombreux. Plus question d’occuper un lit, même à deux, même à cinq : tout le monde se tenait debout, et moi qui avais choisi la meilleure place près de la fenêtre, je me vis coincé contre le mur, solidement maintenu par le large dos de l’œnologue.

– S’il vous plaît, lui-dis-je, je sors, je préfère passer la nuit dehors que dans cette foule.

   Il prit un ton railleur :

   – Mais je vous en prie, cher collègue. Bonne promenade et grand bien vous fasse…

   Il n’avait pas tort. Plus un pouce de libre pour gagner la sortie. L’augmentation de la cohue amena la brouille entre l’œnologue et moi. Serré contre lui, je le priai de changer de position. Il refusa tout net sous prétexte qu’au moindre mouvement il risquait de sentir le coude osseux de l’agent dans le creux de son estomac. Par contre, il n’hésita pas à me sommer sèchement de retirer le jeu de clefs que j’avais dans ma poche, prétendant qu’il lui écrasait la rate. Non sans peine, j’introduisis une main dans ma poche ; il me fut impossible de l’en retirer, et à plus forte raison les clefs.

D’une taille sensiblement inférieure à la mienne, l’œnologue poussa son épaule pointue dans mes côtes. Nous restâmes dans cette posture, cessant toute querelle, essayant de retenir notre respiration, car l’afflux des clients ne faisait que commencer et chacun des claquements de la porte nous contraignait à nous serrer davantage.

 

Mais Bertolt Brecht, demanderez-vous, que vient faire ici Bertolt Brecht ? Eh bien, lisez donc cet autre « minimythe » :

  

La longue marche

 

   Il était une fois un œuf. Cet œuf prit ses jambes à son cou et alla de par le vaste monde. Chemin faisant, il rencontra le roi Pétaud. Celui-ci demanda à l’œuf :

   – Où vas-tu, frère œuf ?

   – Je m’en vais de par le vaste monde.

   – Attends un peu, je viens avec toi.

   Roulait l’œuf, cheminait le roi Pétaud, quand les voilà interpellés par une demi-bicyclette qui dévalait la route :

   – Où vas-tu, frère roi Pétaud ?

   – De par le vaste monde.

   – Attends un peu, je viens avec vous.

   L’œuf roulait, le roi Pétaud cheminait, la moitié de bicyclette dévalait la route. Quand voici Jésus – Marie – Saint-Joseph qui les voit venir.

   – Où vas-tu, frère demi-bicyclette ?

   – De par le vaste monde.

   Et il se joignit aux autres. Mais au tournant du chemin, Bertolt Brecht en personne les croise.

   – Où vas-tu frère Jésus – Marie – Saint-Joseph ?

   – De par le monde.

   – Moi aussi, allons ensemble.

   Brecht se mit à la queue. Ils avaient fait un bon bout de chemin ensemble, lorsqu’ils rencontrèrent Takariko Kiriwi, japono-binoclard champion du monde de tennis sur table.

   – Où allez-vous comme ça, frère Brecht ? demanda le Nippon binoclard.

   – De par le monde.

   – Attendez un peu, je viens avec vous.

   L’œuf devant, derrière lui le roi Pétaud suivi par la moitié de la bicyclette, puis Jésus – Marie – Saint-Joseph, enfin Bertolt Brecht et, en queue, Kiriwi, champion du monde binoclard de tennis sur table. Ils marchent, marchent et, s’ils ne sont pas morts, ils marchent encore.

 

Et puisqu’elle est si longue, cette longue marche, ne lésinons pas ; en voici un dernier pour la route :

 

            Dans la cave

 

    Franchissant un carreau cassé, le ballon tomba dans la cave.

   L’un des enfants, une fillette de quatorze ans, descendit le chercher, clopin-clopant. C’était la fille de la concierge. Elle avait une jambe de bois. Le tramway est un moyen de transport meurtrier ; il lui avait coupé la jambe.

    L’obscurité régnait dans la cave. La fillette vit une forme vague remuer dans un coin.

   – Minou ! fit-elle. Qu’est-ce que tu fais ici, petit minou ?

    Là-dessus, elle ramassa le ballon et s’en fut aussi vite que sa jambe de bois le lui permettait.

 Le vieux rat nauséabond que la fillette, dans la pénombre, avait pris pour un chat, eut un choc. C’était la première fois que quelqu’un lui parlait sur un ton affectueux.

 Jusque-là, il n’avait connu que la haine ; les gens lui lançaient des morceaux de charbon à la tête ; sa vue faisait fuir les femmes.

 Pour la première fois, il envisagea ce qui aurait pu être si, par un hasard heureux, il était né chat. Minou. Minouche !

 L’instant d’après (car telle est l’escalade des désirs) il se voyait en fillette. En fillette à jambe de bois !... C’était trop beau.

    Deux ou trois battements et, clop… clop, son cœur s’arrêta.

    Une belle mort pour un rongeur.

 

       Istvan Örkény, Minimythes, Gallimard, puis Editions Corvina,

       adapté du hongrois par Tibor Tardos.

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

nicolas marchal 27/04/2011 14:48


génial génial... l'eau à la bouche : comme tu dis ! Une amie m'a prêté "les boîtes" du même Orkény, qui s'est caché dans la pile des livres "à lire de toute urgence"... Tu viens de le faire avancer
de quelques rangs...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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