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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 15:41


Comme Kafka, dont j’ai reproduit ici il y a peu quelques petits textes magnifiques, Robert Walser a le don des courtes narrations fantaisistes qui, en quelques lignes, vous emportent dans un univers complètement décalé, drôle, fascinant. Je suis persuadé que l’invention de ce genre de récits est instantanée, que l’histoire racontée s’invente à mesure que les mots se présentent sous la plume. D’où son charme incomparable, sa fraîcheur, sa légèreté. Chez Walser, on est toujours en marge, on chemine dans des sentiers non-balisés, avec une grâce presque enfantine. Le poids du monde s’oublie, plus de conventions, plus de contraintes. Voilà un des écrivains les plus libres que je connaisse. Et quand, comme ici, il se prend à rire des personnages qu’il met en scène, c’est un vrai délice :

 

Il y avait une fois un poète tellement amoureux de sa chambre qu’il passait toute la journée assis dans son fauteuil à couver des yeux les murs qui l’entouraient. Il enleva les tableaux qui s’y trouvaient, afin qu’aucun objet de distraction ne vînt le déranger et le détourner de contempler autre chose que ce petit mur sale et désagréable. On ne peut pas dire qu’il suivait une intention en étudiant ainsi l’espace, il faut plutôt avouer qu’il était, sans la moindre pensée, prisonnier d’une rêverie sans but, dans laquelle son humeur n’était ni gaie ni triste, ni allègre ni mélancolique, mais aussi froide et indifférente que celle d’un fou. Il passa trois mois dans cet état et, le jour où le quatrième allait commencer, il ne put plus se lever de son siège. Il était collé à lui. Voilà bien quelque chose d’étrange et il y a quelque invraisemblance dans la promesse du narrateur lorsqu’il prétend que quelque chose de plus étrange encore va immédiatement suivre. Or, en ce temps-là, un ami de notre poète rendit visite au poète dans sa chambre et tomba, dès qu’il fut entré, dans la même mélancolie ou ridicule rêverie que celle où le premier se trouvait pris. Quelque temps plus tard, un troisième poète ou romancier, venu voir ce que faisait son ami, eut le même malheur, où tombèrent encore, l’un après l’autre, six écrivains, tous venus pour s’enquérir de l’ami. A présent ils sont assis tous les sept dans la sombre, sinistre, désagréable, froide petite chambre nue et dehors il neige. Ils sont collés à leurs sièges et ne pourront sans doute plus jamais produire une étude d’après nature. Ils sont assis, le regard fixe, et l’amical éclat de rire qui récompense cette histoire n’est pas en mesure de les délivrer du triste charme qui les tient. Bonne nuit !

 

 Robert Walser, Les rédactions de Fritz Kocher suivi de Histoires

et de Petits essais, Gallimard, coll. Du monde entier,

traduit de l’allemand par Jean Launay

 

En somme, des poètes au bois dormant. Et puisque même le rire ne peut les délivrer, espérons pour eux que, tôt ou tard, une ardente admiratrice de leurs écrits se munisse d’une baguette magique et pénètre dans la sombre, sinistre, désagréable, froide petite chambre nue…

 

Je me suis toujours dit qu’il y a – très schématiquement, bien entendu – deux catégories d’écrivains : ceux qui, avec le plus grand sérieux, édifient leur mausolée (ah la la !) et ceux qui rient et rient aussi d’eux-mêmes, car l’autodérision est inhérente à leur écriture. Les premiers m’ennuient vite ; les seconds m’enchantent. Quel écrivain se drapant dans sa dignité serait-il capable d’écrire, comme le fait ici Walser : « il y a quelque invraisemblance dans la promesse du narrateur lorsqu’il prétend que quelque chose de plus étrange encore va immédiatement suivre » ?

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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