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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 21:25

 

Pour bien commencer l’année, allons-y d’un petit galop shandéen :

 

A quel train d’enfer j’ai troussé mes quilles et mangé ce chemin tourmenté pour arriver jusqu’ici, avec tous ces allers et retours, tours et détours, inégalités et ondulations de terrain, creux et bosses, toutes ces courbettes et cabrioles, tous ces bonds et rebonds de postères infligés à ma monture tandis que je galopais mon histoire, obligé de foncer tête baissée comme un furieux pour pouvoir boucler mes quatre volumes, grimpant, dévalant, avalant tout d’un seul trait, sans jamais me retourner, sans même un regard de côté pour voir qui j’avais bien pu piétiner au passage ! ———— Hé ! je ne veux piétiner personne, ———— avais-je lancé à mon bonnet au moment de monter en selle ———— certes ! m’étais-je dit, cela promet une galopade du feu de Dieu, un hourvari de tous les diables, un crépitement de sabots et de fers à effrayer la terre entière ; mais c’est juré : je ne ferai pas le moindre mal au plus misérable des aliborons de Critique, si je le trouve en travers de ma route ———— là-dessus, je piquai des deux ———— Hue donc ! escaladant cette sente ———— dégringolant cette autre, traversant en trombe ce poste de péage ouvert ———— franchissant d’un bond la barrière fermée de cet autre ; comme si le prince du califourchon, Grand Maître de tous les janotins de jokeys, monté en croupe derrière moi, m’inspirait tous mes mouvements !

              Laurence Sterne, Tristram Shandy, volume IV, chapitre XX,

              traduction de Guy Jouvet, Editions Tristram.

 

Les habitués de cette belle traduction, parue en 2004, ne seront pas surpris par la longueur des tirets ———— que j’ai respectée, même si dans les deux éditions anglaises que j’ai consultées ceux-ci n’ont pas pareille dimension. Mais peu importe : que ces tirets soient courts ou longs, ils donnent au rythme de Tristram Shandy sa fougue et sa particularité et, comparée à la traduction plus ancienne de Charles Mauron (que l'on trouve encore en Garnier-Flammarion et dans laquelle j'ai découvert jadis cette oeuvre en filiation directe de Rabelais et Cervantes), la traduction de Guy Jouvet l’emporte de très loin quant au plaisir qu’elle offre au lecteur.

 

Nietzsche a dit de Laurence Sterne qu’il était « l’écrivain le plus libre de tous les temps ».

 

Et Kundera :


De tous les romans de cette époque, c'est Tristram Shandy,  de Laurence Sterne, que je préfère. Un roman curieux. Sterne l'ouvre par l'évocation de la nuit où Tristram fut conçu ; mais à peine commence-t-il à en parler qu'une autre idée le séduit aussitôt, et cette idée, par libre association, lui rappelle une autre réflexion, puis une autre anecdote, en sorte qu'une digression suit l'autre, et Tristram, héros du livre est oublié pendant une bonne centaine de pages. Cette façon extravagante de raconter le roman pourrait apparaître comme un simple jeu formel. Mais, dans l'art, la forme est toujours plus qu'une forme. Chaque roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question qu'est-ce que l'existence humaine et où réside sa poésie ? Les contemporains de Sterne, Fielding par exemple, ont su surtout goûter l'extraordinaire charme de l'action et de l'aventure. La réponse qu'on sous-entend dans le roman de Sterne est différente : la poésie, selon lui, réside non pas dans l'action mais dans l'interruption de l'action.

Peut-être qu'indirectement un grand dialogue s'est engagé ici entre le roman et la philosophie. Le rationalisme du XVIIIe siècle repose sur la phrase fameuse de Leibniz : nihil est sine ratione. Rien de ce qui est n'est sans raison. La science, stimulée par cette conviction, examine avec acharnement le pourquoi de toute chose en sorte que tout ce qui est paraît explicable, donc calculable. L'homme qui veut que sa vie ait un sens renonce à chaque geste qui n'aurait pas sa cause et son but. Toutes les biographies sont écrites ainsi. La vie apparaît comme une trajectoire lumineuse de causes, d'effets, d'échecs et de réussites, et l'homme, fixant son regard impatient sur l'enchaînement causal de ses actes, accélère encore sa course folle, vers la mort.

Face à cette réduction du monde à la succession causale d'événements, le roman de Sterne, par sa seule forme, affirme : la poésie n'est pas dans l'action mais là où l'action s'arrête ; là où le pont entre une cause et un effet est brisé et où la pensée vagabonde dans une douce liberté oisive. La poésie de l'existence dit le roman de Sterne, est dans la digression. Elle est dans l'incalculable. Elle est de l'autre côté de la causalité. Elle est sine ratione, sans raison. Elle est de l'autre côté de la phrase de Leibniz.

                                      L’art du roman, Gallimard

 

Sterne encore : « J’écris la première ligne, et je fais confiance au Tout-Puissant pour qu’il me donne la seconde. »

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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