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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 17:22

Voulez-vous lire une brève et superbe histoire d’amour ? Une de ces histoires que vous ne lâcherez plus dès que vous l’aurez commencée et dont vous sortirez, comme de certains contes de votre enfance, le cœur en fête et les yeux brillants ? Oui ? Alors, si vous ne connaissez pas encore La femme changée en renard de l’écrivain anglais David Garnett (1892-1981), procurez-vous sans tarder ce petit livre, tant qu’il est encore disponible.

 

Il a été publié en Angleterre en 1922 et traduit en français dès 1924. L’histoire se passe en 1870. Mr. et Mrs. Tebrick, deux jeunes mariés, se promènent dans les bois, non loin de leur domicile, lorsque le bruit d’une chasse se fait entendre :

 

En entendant la chasse, Mr. Tebrick pressa le pas pour atteindre la lisière du bois d’où l’on avait la chance de bien voir les chiens, s’ils venaient de ce côté. Sa femme resta un peu en arrière et lui, prenant sa main, commença presque à la traîner. Avant qu’ils eussent atteint la lisère, elle arracha violemment sa main de celle de son mari et poussa un cri, de sorte qu’il tourna brusquement la tête.

   A l’endroit où sa femme avait été un instant plus tôt, il vit un petit renard d’un rouge très vif. Ce petit animal le regarda d’un air suppliant, avança vers lui d’un pas ou deux et Mr. Tebrick comprit tout de suite que sa femme le regardait avec les yeux de cette bête. Vous pouvez bien imaginer quelle fut sa consternation, et quelle fut sans doute celle de la dame en se trouvant sous cette forme. Ils restèrent donc ainsi pendant près d’une demi-heure sans pouvoir faire nulle autre chose que de se regarder, lui tout égaré, elle demandant des yeux comme si elle avait parlé : « Que suis-je devenue maintenant ? Ayez pitié de moi, mon cher mari, ayez pitié, car je suis votre femme. »

   Ainsi, lui la regardant et la reconnaissant si bien, même sous cette forme, et pourtant se demandant à chaque moment : "Est-ce bien elle ? Est-ce que je ne rêve point ?" ; elle le suppliant, puis le caressant, et paraissant lui dire que c’était en effet bien elle, ils se rapprochèrent enfin et il la prit dans ses bras. Elle se serra contre lui…

 

David Garnett, La femme changée en renard, traduit de l’anglais 

par J.-S. Bussy et André Maurois, coll. 10/18

 

J’arrête là, ne comptez pas sur moi pour vous raconter la suite. Elle est passionnante, l’inventivité de David Garnett ne faisant jamais défaut. Elle est aussi des plus attachantes, car, racontée du point de vue de l’homme, l’histoire nous montre la persistance d’un amour que la terrible transformation de Mrs. Tebrick ne parvient pas à détruire. Ce que le narrateur, au plus fort des événements dramatiques qu’il nous rapporte, commente en ces termes :

 

Tout ceci venait, on peut le dire, d’une passion, d’une fidélité conjugale, dont il serait difficile de trouver l’égale en ce monde. Nous pouvons juger M. Tebrick absurde, et presque fou, mais quand nous y regardons de plus près nous trouvons un grand sujet de respect dans son extraordinaire dévouement.

   Qu’il était différent de ces maris qui, leurs femmes devenues folles, les enferment dans un asile et s’abandonnent au concubinage. Il se trouve beaucoup de gens, hélas, pour excuser une telle conduite, mais Mr. Tebrick était d’un caractère bien différent ; bien que sa femme ne fût plus qu’une bête, il continuait à n’aimer qu’elle au monde.

   Cet amour dévorant le rongeait comme une phtisie ; les nuits sans sommeil, le manque de soin l’avaient réduit en quelques mois à n’être plus que l’ombre de lui-même.

 

Mais j’en dis déjà trop, allez-y voir !

 

Histoire invraisemblable ? Bien sûr. Et tant mieux si la littérature a cette faculté de nous mener au coeur de l’invraisemblance, tout en faisant vibrer nos cordes sensibles. Il n’est peut-être pas inintéressant de noter que La femme changée en renard a été écrit quelque années à peine après que Kafka a écrit La métamorphose. Même si celle-ci a été publiée en 1915, il y a peu de chance, pourtant, pour que Garnett en ait eu connaissance. D’ailleurs, si l’on y voit de part et d’autre un être humain se transformer brusquement en un animal, les deux univers sont radicalement différents, sinon opposés : rejet de Grégoire Samsa par sa famille dans La métamorphose ; attachement persistant de Mr. Tebrick pour sa femme devenue renarde chez Garnett. Tout comme est totalement différente la façon d’entrer dans l’invraisemblable de l’histoire : la grande force narrative de Kafka est de nous plonger dans son récit et d’y détailler minutieusement ce qui s’y passe, très exactement comme s’il s’agissait d’une histoire réelle, en élargissant celle-ci aux dimensions d’un rêve fascinant ; Garnett, quant à lui, prend son lecteur par la main, tout en douceur, pour l’introduire dans son monde incroyable ; voici les premières lignes de son récit :

 

Les faits merveilleux ou surnaturels ne sont pas aussi rares qu’on le croit ; il faudrait plutôt dire qu’ils se produisent sans ordre. Parfois, tout un siècle s’écoule sans qu’on observe le plus petit miracle, puis soudain lève une riche moisson de prodiges ; des monstres étranges grouillent sur la terre, des comètes flamboient dans les cieux, des éclipses terrifient la nature, des météores tombent en pluie, cependant que sirènes et filles de la mer ensorcèlent les navigateurs, et que des cataclysmes terribles assiègent l’humanité.

   Mais l’étrange événement que je raconte ici arriva seul dans un monde hostile, sans appui, sans compagnons, et c’est sans doute pour cette raison qu’il attira peu l’attention des hommes. Car le changement soudain de Mrs. Tebrick en renard est un fait établi que l’on peut essayer d’expliquer comme on veut. La seule difficulté est de comprendre ce fait et de le concilier avec nos croyances habituelles ; ce n’est pas d’accepter pour vraie une histoire pleinement prouvée, non par un témoin, mais par douze, tous honorables, et sans collusion possible entre eux.

 

L’habile stratagème, sans doute souvent utilisé dans la littérature glissant vers le fantastique ou le merveilleux : l’histoire est vraie puisque des témoins l’ont attestée ! Quant à l’expliquer… Ah oui, pourtant : peut-être cela s’est-il passé de la sorte, suggère le narrateur, parce que le nom de jeune fille de Mrs. Tebrick était Fox (renard en anglais) et qu’il « est fort possible que la famille ait reçu ce nom en sobriquet parce qu’un miracle du même ordre s’y état produit auparavant » !

 

Viens donc, lecteur, laisse-toi prendre, fais semblant de mordre à cet hameçon des plus fantaisistes : l’essentiel n’est-il pas que tu pénètres dans l’histoire et que peu à peu elle te charme et t’envoûte ?

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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