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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 10:44


Le lendemain soir de son arrivée au village, K., le héros du Château de Kafka, s’efforçant d'entrer en contact avec Klamm, le fonctionnaire dont il a reçu une lettre, parvient à l’Auberge des Messieurs et, en quelques instants, séduit Frieda, la serveuse de la salle commune. C’est un des plus beaux passages du roman. Chaque fois que j’y reviens, je retombe sous le charme de son étrangeté et de sa puissance d’évocation : comment Frieda montre à K., en ouvrant un judas, Klamm assis seul dans la pièce voisine et assoupi devant une chope de bière ; comment elle chasse avec un fouet les paysans rassemblés dans la salle (« Au nom de Klamm, s’écria-t-elle, à l’écurie ! tous à l’écurie ! ») ; comment K. se cache sous le comptoir, avec la complicité de Frieda, pour ne pas être vu par l’aubergiste ; la scène d’amour qui s’en suit :

 

« J’ai complètement oublié l’arpenteur, dit Frieda en posant son petit pied sur la poitrine de K. Il est sans doute parti depuis longtemps. – Mais je ne l’ai pas vu, dit l’aubergiste, et je n’ai presque pas quitté l’entrée. – Pourtant, il n’est pas ici, fit-elle froidement. – Peut-être s’est-il caché, dit l’aubergiste, vu l’impression qu’il m’a faite, il est capable de bien des choses. – Il n’aura quand même pas cette audace », dit Frieda en appuyant plus fort avec son pied. Elle avait un côté libre et joyeux que K. n’avait pas remarqué auparavant, et qui prit le dessus de façon fort inattendue lorsqu’elle éclata de rire en disant : « Peut-être est-il caché là-dessous », et elle se pencha vers K., l’effleura d’un baiser, et se redressa d’un bond en disant, l’air chagrin : « Non, il n’est pas là. » Mais la réponse de l’aubergiste lui donna aussi matière à s’étonner : « Je suis fort contrarié de ne pas être certain qu’il soit parti. Il ne s’agit pas seulement de M. Klamm, il s’agit du règlement. Or le règlement vaut pour vous autant que pour moi, mademoiselle Frieda. Vous êtes responsable de la salle et moi, je vais fouiller le reste de la maison. Bonne nuit ! Reposez-vous bien ! » Il n’avait pas pu quitter la salle encore, et déjà Frieda avait éteint la lumière électrique et rejoint K. sous le comptoir. « Mon chéri ! Mon doux chéri ! » murmura-t-elle, mais sans toucher K. ; comme si l’amour la terrassait, elle resta allongée sur le dos, les bras écartés ; dans le ravissement de l’amour, le temps devait lui paraître infini, elle soupira plus qu’elle ne chanta une petite chanson. Puis elle s’effraya, voyant que K. silencieux restait perdu dans ses pensées, et elle commença à le tirer comme une enfant : « Viens, on étouffe là-dessous » ; ils s’enlacèrent, ce petit corps brûlait sous les mains de K., ils roulèrent quelques pas plus loin, en proie à un égarement dont K. chercha plusieurs fois, mais en vain, à s’extraire, vinrent cogner contre la porte de Klamm avec un bruit sourd, et restèrent allongés dans les petites flaques de bière et les autres saletés dont le sol était jonché. Là des heures s’écoulèrent, des heures où ils respirèrent ensemble, où leurs cœurs battirent ensemble, des heures où K. eut sans cesse le sentiment de se perdre ou d’être plus loin en terre étrangère qu’aucun être avant lui, dans un lieu inconnu où même la composition de l’air ne ressemblait pas à sa terre natale, où l’on ne pouvait qu’étouffer de dépaysement, mais dont les folles séductions vous contraignent pourtant à avancer toujours plus loin, à vous perdre toujours plus loin.

 

            Franz Kafka, Le château, dans récits, romans, journaux,

La Pochothèque, traduit de l’allemand par Axel Nesme

 

 

« Là des heures s’écoulèrent, des heures où ils respirèrent ensemble… » : prenez donc le temps, je vous prie, de relire une fois, deux fois, trois fois, lentement et attentivement, cette longue et dernière phrase. Qui a jamais dit si bien le sentiment d’être conduit hors de soi au plus fort de l’étreinte amoureuse ?

 

 

 

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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