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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 12:21

 

J’ai déjà mentionné ici les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, à lire quand le temps vous manque pour une lecture un tant soit peu prolongée. Dans l’œuvre abondante de Julio Cortázar, qui comprend aussi bien de gros romans comme Marelle que de nombreuses nouvelles de toutes dimensions – Cortázar est d'ailleurs l’auteur de « ma plus belle nouvelle du monde », ai-je confié il y a longtemps dans ce blog (il s’agit La lointaine dans Les armes secrètes, Gallimard, coll. Folio) –, apparaissent également un certain nombre de récits ne comprenant que quelques mots. Tours de force narratifs qui obligent notre imagination à découvrir la logique paradoxale qui les organise.

 

Ainsi dans le recueil Un certain Lucas :

 

            Amour soixante-dix-sept 

   Et après avoir fait tout ce qu’ils font, ils se lèvent, se baignent, se talquent, se parfument, se coiffent, s’habillent, et ainsi, progressivement, redeviennent ce qu’ils ne sont pas.

 

Destin des explications

   Il doit y avoir quelque part une poubelle où s’amoncellent des explications.

   Une seule chose inquiète dans un aussi juste panorama : ce qui arrivera le jour où quelqu’un pourra expliquer aussi la poubelle.

 

            Julio Cortázar, Un certain Lucas, Editions Gallimard,

traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon

 

Ou dans Cronopes et Fameux :

 

            Histoire

   Un tout petit Cronope cherchait la clé de la porte d’entrée sur la table de nuit, la table de nuit dans la chambre à coucher, la chambre à coucher dans la maison, la maison dans la rue. Là, le Cronope s’arrêta car, pour sortir, il lui fallait la clé de la porte.

 

            Thérapies

   Un Cronope devient médecin et ouvre un cabinet rue Santiago del Estero. Aussitôt accourt un malade qui lui raconte tout ce qui ne va pas et que la nuit il ne dort pas et le jour il ne mange pas.

   – Achetez un grand bouquet de rose, dit le Cronope.

   Le malade s’en va surpris mais il achète le bouquet et guérit instantanément. Plein de reconnaissance, il va revoir le Cronope et lui donne, avec ses honoraires, un bouquet de roses. A peine a-t-il tourné le dos que le Cronope tombe malade, il a mal partout, et la nuit il ne dort pas et le jour il ne mange pas.

 

            Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Editions Gallimard, coll. Folio

traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon

 

Toujours dans Cronopes et Fameux, voici nouvelle à peine plus longue, dont l’impeccable trajectoire masque par sa fantaisie le véritable lien de cause à effet qui organise le récit :

 

            Les lignes de la main

   D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement, on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long d’un mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène de départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisir un revolver.

 

Dans un essai particulièrement percutant, « L’art narratif et la magie » (dans Discussions, Editions Gallimard), Borges écrit que « les mots ont une longue répercussion » et qu’ils peuvent provoquer dans un récit des causalités secrètes, à l’instar de la magie qui ajoute au fonctionnement du monde des causalités supplémentaires : si l’on pique avec une aiguille la photo de son ennemi, celui-ci s’en portera mal ; si l’on commence une nouvelle par l’évocation d’une « lettre », cette nouvelle peut se terminer par un suicide, même si jamais le contenu de la lettre n’est révélé par l’auteur, ni la façon réelle dont elle est parvenue à son destinataire…

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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