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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 22:27

 

Le désir de Proust de faire publier A la recherche du temps perdu « en un seul volume, sans alinéas, sans marges, sans parties ni chapitres » pour que le lecteur perçoive le texte comme un fleuve, désir qui parut « absolument ridicule aux éditeurs » (Joseph Czapski, voir mon billet précédent), me rappelle un passage des Testaments trahis de Milan Kundera à propos de Kafka. Ce soudain rapprochement entre les deux grands écrivains me paraît loin d’être anodin.

 

Mais d’abord, ceci encore à propos de Proust, toujours extrait du magnifique Proust contre la déchéance de et concluant le commentaire de Czapski sur la dimension « fleuve » de la somme proustienne :

 

Il faut ajouter encore que l’enchevêtrement de ces thèmes est tellement absolu qu’il semble impossible de faire une coupure qui représente quelque chose de plus qu’une nécessité matérielle. (…) Dans tous les quinze volumes parus, nous avons à peine quelques chapitres disposés sans aucune harmonie logique avec le partage en volumes. Par cette étrange impression Proust arrive à accentuer le côté continu et inachevé du fleuve de son œuvre. La phrase elle-même révolutionne le style moderne bref et pressé. La phrase est immensément longue, jusqu’à une page et demie, imprimée de cette manière serrée et sans alinéas. Une monstruosité pour les admirateurs du "style français" qui, d’après le cliché bien connu, doit être nécessairement court et clair. La phrase de Proust, au contraire, est enchevêtrée, remplie de parenthèses mentales, de parenthèses dans ces parenthèses, d’associations les plus éloignées dans le temps, de métaphores entraînant vers de nouvelles parenthèses et nouvelles associations.

 

Joseph Czapski, Proust contre la déchéance, Les éditions Noir et blanc

 

Or, que dit Kundera à propos de Kafka ? Voici un passage assez long des Testaments trahis. Le parallèle que l’on peut faire avec Proust est évident. Ainsi se trouvent curieusement rapprochés ces deux grands écrivains à l’imaginaire si différent. Car chez l’un comme chez l’autre, le souci de ne pas interrompre typographiquement le flux du texte est symptomatique. Lisons :

 

LE SOUFFLE

 

   D’après ce qu’il en a dit lui-même, Kafka écrit sa longue nouvelle Le Verdict en une seule nuit, sans interruption, c’est-à-dire à une extraordinaire vitesse, se laissant porter par une imagination quasi incontrôlée. La vitesse, qui est devenue plus tard pour les surréalistes la méthode programmatique  (l’ "écriture automatique"), permettant de libérer le subconscient de la surveillance de la raison pure et de faire exploser l’imagination, a joué chez Kafka à peu près le même rôle.

  L’imagination kafkaïenne, réveillée par cette "vitesse méthodique", court comme une rivière, rivière onirique qui ne trouve de répit qu’à la fin d’un chapitre. Ce long souffle de l’imagination se reflète dans le caractère de la syntaxe : dans les romans de Kafka, il y a une quasi absence de deux-points (sauf ceux de routine qui introduisent le dialogue) et une présence exceptionnellement modeste de points-virgules. Si on consulte le manuscrit (voir l’édition critique, Fischer, 1982), on constate que même les virgules, apparemment nécessaires du point de vue des règles syntaxiques, manquent souvent. Le texte est divisé en très peu de paragraphes. Cette tendance à affaiblir l’articulation – peu de paragraphes, peu de pauses graves (en relisant le manuscrit, Kafka a même souvent changé les points en virgules), peu de signes soulignant l’organisation logique du texte (deux-points, points virgules) – est consubstantielle au style de Kafka ; elle est en même temps une perpétuelle atteinte au « beau style » allemand (ainsi qu’au "beau style" de toutes les langues dans lesquelles Kafka est traduit.)

 

   Milan Kundera, les testaments trahis, Gallimard. Idem pour les citations qui suivent.

 

Amusant : Czapski fait remarquer que le style de Proust est « une monstruosité pour les admirateurs du "style français" » ; Kundera que le style de Kafka est « une perpétuelle atteinte au "beau style" allemand »…

 

Mais poursuivons la citation de Kundera. L’auteur de La plaisanterie reprend ensuite un commentaire sur plusieurs traductions françaises du Château qu’il avait commencé quelques pages plus haut : celle de Vialatte (Gallimard), la plus ancienne ; celle de Claude David dans la Pléiade ; et celle Bernard Lortholary (Garnier Flammarion) ; il le reprend en soulignant que ces traductions ne respectent pas le désir du « paragraphe infini » qu’avait Kafka – ce désir, comme le soulignait Czapski, qui était également celui de Proust :

 

   Kafka n’a pas fait une rédaction définitive du Château pour l’impression et on pourrait, à juste titre, supposer qu’il aurait pu apporter encore telle ou telle correction y compris dans la ponctuation. Je ne suis donc pas choqué outre mesure (enchanté non plus, évidemment) que Max Brod, en tant que premier éditeur de Kafka, pour rendre le texte plus facile à lire, ait créé de temps en temps un alinéa ou ajouté un point-virgule. En effet, même dans cette édition de Brod, le caractère général de la syntaxe de Kafka reste perceptible, et le roman garde son grand souffle.

   Revenons à notre phrase du troisième chapitre: elle est relativement longue, avec des virgules mais sans points-virgules (dans le manuscrit et dans toutes les éditions allemandes). Ce qui me dérange le plus dans la version vialattienne de cette phrase, c’est donc le point-virgule ajouté. Il représente le terme d’un segment logique, une césure qui invite à baisser la voix, à faire une petite pause. Cette césure (bien que correcte du point de vue des règles syntaxiques) étrangle le souffle de Kafka. David, lui, divise même la phrase en trois parties, avec deux points-virgules. Ces deux points-virgules sont d’autant plus incongrus que Kafka pendant tout le troisième chapitre (si on revient au manuscrit) n’a utilisé qu’un seul point-virgule. Dans l’édition établie par Max Brod il y en a treize. Vialatte arrive à trente et un. Lortholary à vingt-huit, plus trois deux-points.

 

Coupe-t-on ici des cheveux en quatre ? Pas du tout. Le rythme de son écriture est, pour un écrivain qui se soucie de la forme – donc un véritable écrivain –, absolument fondamental. Autant sans doute que pour un musicien. La désinvolture avec laquelle éditeurs et traducteurs s’en soucient est assez sidérante. Lisons la suite du commentaire de Kundera :

 

IMAGE TYPOGRAPHIQUE

 

   Le vol, long et enivrant, de la prose de Kafka, vous le voyez dans l’image typographique du texte qui, souvent, pendant des pages, n’est qu’un seul paragraphe « infini » où même les longs passages de dialogue sont enfermés.

 

Exactement comme chez Proust : même un dialogue ne doit pas rompre le flux du texte, on n’ira donc pas à la ligne à chaque réplique…

 

   Dans le manuscrit de Kafka, le troisième chapitre n’est divisé qu’en deux longs paragraphes. Dans l’édition de Brod il y en a cinq. Dans la traduction de Vialatte, quatre-vingt-dix. Dans la traduction de Lortholary, quatre-vingt-quinze. On a imposé en France aux romans de Kafka une articulation qui n’est pas la leur : des paragraphes beaucoup plus nombreux, et donc beaucoup plus courts, qui simulent une organisation plus logique, plus rationnelle du texte, qui le dramatisant, séparant nettement toutes les répliques dans les dialogues.

   Dans aucune traduction en d’autres langues, autant que je sache, on n’a changé l’articulation originelle des textes de Kafka. Pourquoi les traducteurs français (tous, unanimement) l’ont-ils fait ? Certainement, ils ont dû avoir une raison pour cela. L’édition des romans de Kafka dans la Pléiade comporte plus de cinq cents pages de notes. Pourtant, je n’y trouve pas une seule phrase donnant cette raison.

 

Non, heureusement, pas « tous unanimement ». Kundera a publié Les testaments trahis en 1993. Quelques années plus tard, en 2000, paraissait dans La Pochothèque, le gros volume de textes de Kafka, Récits, romans, journaux, qui est d’ailleurs celui que je cite le plus volontiers. La traduction du Château d’Axel Nesme y respecte enfin, quant à elle, le dispositif typographique du manuscrit.

 

Mais allons jusqu’au bout de ce que dit Kundera sur Kafka :

 

ET POUR FINIR, UNE REMARQUE

SUR LES PETITS ET LES GRANDS CARACTERES

 

   Kafka insistait pour que ses livres soient imprimés en très grands caractères. On le rappelle aujourd’hui avec la souriante indulgence que provoquent les caprices des grands hommes. Pourtant, il n’y a rien là-dedans qui mérite un sourire ; le souhait de Kafka était justifié, logique, sérieux, lié à son esthétique, ou, plus concrètement, à sa façon d’articuler la prose.

   L’auteur qui divise son texte en de nombreux petits paragraphes n’insistera pas tellement sur les grands caractères : une page richement articulée peut se lire assez facilement.

   Par contre, le texte qui s’écoule en un caractère infini est très peu lisible. L’œil ne trouve pas d’endroit où s’arrêter, où se reposer, les lignes "se perdent" facilement. Un tel texte, pour être lu avec plaisir (c’est-à-dire sans fatigue oculaire), exige des lettres relativement grandes qui rendent la lecture aisée et permettent de s’arrêter à n’importe quel moment pour savourer la beauté des phrases.

   Je regarde Le Château dans l’édition de poche allemande : trente-neuf lignes lamentablement serrées sur une petite page d’un "paragraphe infini" : c’est illisible ; ou bien c’est lisible seulement comme information ; ou comme document ; en aucun cas comme un texte destiné à une perception esthétique. En annexe, sur une quarantaine de pages : tous les passages que Kafka, dans son manuscrit, avait supprimés. On se moque du désir de Kafka de voir son texte imprimé (pour des raisons esthétiques tout à fait justifiées) avec de grands caractères ; on repêche toutes les phrases qu’il a décidé (pour des raisons esthétiques tout à fait justifiées) d’anéantir. Dans cette indifférence à la volonté esthétique de l’auteur, toute la tristesse du destin posthume de Kafka se reflète.

 

Et toc.

 

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