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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 00:00

   J’ouvre un roman écrit en Autriche vers 1860. Les premières lignes m’accrochent, je poursuis ma lecture et me dis très vite que si je n’avais pas vu le nom de l’auteur sur la couverture, je me croirais dans un roman comique. Appréciez plutôt :

 

   « Ainsi donc, me voici devenu, de manière imprévue, peintre de paysages. C’est épouvantable. Quand il arrive qu’on tombe sur une collection de tableaux récents, quelle masse de paysages n’y trouve-t-on pas ; quand on va visiter une exposition de peinture, quelle masse encore plus considérable de paysages y rencontre-t-on, et si l’on exposait tous les paysages peints par tous les paysagistes de notre époque, par les paysagistes qui sont du genre à vouloir vendre leurs tableaux, par les paysagistes qui sont du genre à ne pas vouloir vendre leurs tableaux, quelle masse démesurée de paysages y trouverait-on ! Et je parle pas des filles timides qui peignent en secret, à la gouache, un seule pleureur sous lequel est posée une jarre surmontée d’une guirlande et au pied de laquelle fleurissent des myosotis, œuvre destinée à leur mère pour son anniversaire ; je ne parle pas davantage de ces productions dont les femmes ou les jeunes filles en voyage, du haut du pont du vapeur ou de la fenêtre de leur auberge, remplissent leurs carnets en guise de souvenirs ; je ne parle pas non plus des paysages que les calligraphes insèrent dans leurs arabesques, ni des liasses de dessins qu’on réalise chaque année dans les écoles de jeunes filles, dessins parmi lesquels se trouvent d’innombrables paysages avec des arbres sur lesquels poussent des gants – si l’on faisait la somme de tout cela, nous croulerions sous les paysages : ce serait à désespérer. Bon, c’est bien assez des paysages peints à l’huile et dotés de cadres dorés. Et je veux désormais peindre à l’huile, moi aussi, autant de paysages que me le permettra le temps qui me reste à vivre. J’ai à présent vingt-six ans, mon père en a cinquante-six et mon grand-père quatre-vingt-huit, et tous les deux sont si vigoureux et en bonne santé qu’ils peuvent bien atteindre cent ans ; mon arrière-grand-père et mon arrière-arrière-grand père, ainsi que leurs grands-pères et leurs-arrière-grands-pères ont tous, à ce que rapporte ma grand-mère, dépassé les quatre vingt-dix ans ; si donc je vis à mon tour aussi vieux et que je peigne des paysages sans m’arrêter, il faudra, au cas où je leur laisse à tous la vie et où je veuille un jour les emporter avec leurs cadres, au moins quinze voitures attelées de deux bons chevaux, moyennant quoi je puis même passer plus d’un jour sans peindre, à prendre du bon temps.

   Voilà de quoi laisser songeur.

   Je poursuis. Quand on arrive près d’un lac alpin et que l’on passe la nuit dans une auberge isolée, on voit venir le soir dans la salle du restaurant trois ou quatre peintres, des paysagistes qui sont restés assis à peindre toute la journée en différents endroits de la prairie. Ceux qui se trouvent au bord du glacier passent la nuit dans le refuge de l’alpage ou ailleurs, n’importe où. Au-dessous de la cascade sont déployés plusieurs très grands parasols blancs, comme des boucliers de soldats romains formant la tortue pendant un siège ; et, sous ces parasols, des hommes sont assis, qui cherchent à imiter le voile ondoyant de l’eau qui dévale.

   Et puis, à l’orée de la forêt, devant les décombres d’un vieux château fort, devant des rochers amoncelés, devant l’étendue des plaines, au bord de la mer, dans les grottes et les crevasses bleu-vert des glaciers, devant les arbres, ruines, ruisseaux ou bosquets solitaires, il y a en a d’autres qui s’efforcent de capter eux aussi sur leur toile, avec des couleurs, les choses qu’ils voient là. »

 

   Laissez aller votre imagination. Vous vous promenez dans un paysage autrichien de l’époque. Impossible de faire trois pas sans tomber sur un paysagiste au travail. Derrière chaque arbre, chaque buisson, à chaque détour du sentier : un paysagiste ! Cauchemardesque ou surréaliste. Remarquez qu’aujourd’hui, c’est la fourmilière des photographes que l’on retrouve partout. Et, pour paraphraser notre auteur autrichien du XIX° siècle, si l’on faisait la somme de toutes les photos prises au cours de toutes les promenades touristiques, nous croulerions dessous bien plus encore. Ce serait donc bien plus encore désespérant.  

 

   « Voilà de quoi laisser songeur. »

 

   Evidemment, on pourrait interdire la photographie et obliger à retourner à la peinture et au chevalet de jadis ceux qui veulent conserver des images de ce qu’ils ont vu. Ce qui, à l’occasion, pourrait même offrir des spectacles de ce genre :

 

Action painting II

 

 

    Ce tableau se trouve aux Musée des Beaux-Arts de Montréal, se nomme Action painting II et est l’œuvre d’un peintre américain qui s’appelle Mark Tansey.

 

   Et l’auteur autrichien du XIX° siècle ? L’ouvrage dont je vous ai proposé les premières lignes a pour titre Descendances (Editions Jacqueline Chambon, traduction de Jean-Yves Masson). Son auteur, trop peu connu chez nous, est Adalbert Stifter, qui a écrit d’admirables romans. Ceux-ci n’offrent en général vraiment rien de particulièrement comique – la suite de la lecture de Descendances vous en convaincra et vous comprendrez vite qu’une autre lecture est également  à faire de ce début. Toute l’œuvre de Stifter se veut une quête de la sérénité en harmonie avec la beauté de la nature et l’ordre secret du monde. J’en reparlerai certainement car des livres comme L’homme sans postérité (Editions Phébus), Les grands bois ou L’arrière-saison (Gallimard) sont pour moi de purs chefs-d’œuvre.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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