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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 22:47


Du beau livre sur Kafka de Pietro Citati, et plus précisément du chapitre sur Le château, j’extrais ces lignes qui dressent du personnage de K. un portrait saisissant :

 

   Contre la construction labyrinthique du Château, ses ruses et ses présents, se dresse un homme seul, K. Il est arrivé au village par une soirée d’hiver, pauvre, déguenillé, avec un petit sac de montagne et un bâton : comme le voyageur de la légende, comme Ulysse, qui revient chez lui déguisé en mendiant. Nous ne savons pas quand il a quitté sa patrie : il a parcouru une route longue et pénible, pas après pas, traversant le désert de neige qui entoure Canaan, s’arrêtant Dieu sait où, dans les pauvres auberges du désert ou chez des populations dont nous ignorons le nom, ou encore, dormant à la belle étoile. S’il regarde derrière lui, il ne voit de passé radieux que dans son enfance : un jour – la place vide et silencieuse était inondée de lumière –, il escalada le mur du cimetière, vit les croix plantées en terre, et se sentit plus grand que tous, vainqueur de la mort et des hommes. Son entreprise téméraire d’aujourd’hui plonge ses racines dans cette journée-là. Mais, pour le reste, son passé nous est inconnu. A-t-il une femme et un enfant, comme il le prétend ? Possède-t-il des connaissances médicales ? Ou bien est-ce un menteur ? Il est l’étranger absolu : étranger au monde, étranger à lui-même : il émane de lui un frisson glacé d’indifférence et de solitude ; il n’a rien à lui, pas même son propre nom, ce que possèdent, pourtant, les plus pauvres. Il s’attarde longuement sur le pont, entouré par le « vide apparent » du brouillard : son choix est irrévocable, et il ne sait pas qu’il s’apprête à devenir doublement étranger, étranger et paria à Canaan aussi. Sa démarche est à l’opposé de celle de son créateur. A l’époque où il commence son roman, Kafka s’était fixé dans le désert : tandis que K., fidèle aux vieux rêves de Kafka, franchit le seuil qui mène du désert au royaume de Canaan.

   Quoiqu’il ne s’entoure point d’un halo littéraire, nous avons déjà rencontré K. plusieurs fois : il a inspiré des écrivains, donné son nom à des livres, suscité des discussions interminables, comme si l’essence de l’Occident se concentrait en lui. Il est la combinaison de Faust et d’Ulysse au cœur de notre siècle. Personne n’est plus agressif, têtu, tenace, persévérant, acharné, concentré que lui : dès le début il perçoit ses rapports avec le Château, où les autres auraient vu une recherche, une attente ou un don, comme une bataille. « Voyez-vous, dit-il dans une variante, je peux être impitoyable jusqu’à la folie… Je suis ici pour me battre. » Il n’accepte pas de dons ou de grâces du Château ou de qui que ce soit. Il veut entrer de force dans l’édifice sur la colline – et use de tous les moyens pour parvenir à son but : l’amour des femmes, le dévouement des jeunes gens, la sympathie naturelle. Il ne sait pas ce qu’est l’expérience : les expériences ne sont pour lui que des moyens ; il ne s’attarde pas à les saisir, à les aimer, à en jouir, et les brûle l’une après l’autre, sans jamais éprouver la joie de l’ici. La lenteur de la progression, l’attente, le sursis, les atermoiements lui sont inconnus. Comme Faust, il est dévoré par le Streben : par l’angoisse, l’anxiété, le désir névrotique, l’impatience d’aller toujours de l’avant ; et dans son impatience, il s’abandonne à des songes, des chimères et des espoirs invraisemblables, et ne parvient pas à comprendre la réalité et les êtres humains.

   K. est aussi l’incarnation moderne d’Ulysse. Son esprit est sinueux, souple, mobile, artificieux, prêt à s’adapter et à céder, comme de l’eau : il connaît l’art des manigances, des ruses et des machinations, qu’ignorent les gens du village. Puisque le ciel nous trompe, Kafka ne s’indigne nullement de voir son héros tenter de tromper le ciel. Mais ni le désir agressif de puissance ni l’art de la manigance ne sont d’une grande utilité dans une bataille avec le divin ; et K. est à chaque fois vaincu par la nonchalance paresseuse et souveraine avec laquelle le Château mène cette partie d’échecs. C’est ainsi qu’il connaît la défaite, que subissent souvent les êtres trop violents ou trop ingénieux, et particulièrement les Faust travestis en Ulysse.

            Pietro Citati, Kafka, Gallimard, traduit de l’italien par Brigitte Pérol

 

Le château présente, on le sait, une pluralité d’interprétations et la lecture qu’en propose Citati comme une approche désespérée du divin (mais de façon plus large et moins simpliste que ne l’avait fait Max Brod) n’est sans doute pas celle qui m’intéresse le plus. Mais ce portrait de K., mélange d’Ulysse et de Faust, dessine le personnage dans toute sa grandeur de « personnage combattant », pour reprendre le beau titre de la pièce de Jean Vauthier. Jusqu’à l’enrober d’une aura prométhéenne :

 

   Quoique les allusions demeurent très vagues et que Kafka procède d’une main plus délicate que d’ordinaire, il est probable que K. veut plus encore. Ce Dieu qu’il désire ardemment est une proie à conquérir : peut-être voudrait-il monter jusqu’au Château, prendre la place des dieux, leur arracher leurs secrets, devenir l’un d’entre eux.

             Pietro Citati, Kafka

 

Reste que l’énorme problème de cette sorte d’interprétation est qu’elle impose un sens, qu’elle surligne, force le trait, là où le roman est toujours plus allusif (la « main plus délicate » !), plus ambigu, plus riche, plus indéterminé et que c’est cette indétermination, cette résistance à une signification trop claire qui – chaque fois que je reprends Le château, je le ressens davantage – lui procure toute sa beauté et toute sa magie.

 

Il n’empêche que le commentaire de Citati enrobe le personnage de K. d’une d’aura épique, ou plutôt d’une exagération épique particulièrement séduisante. L’image est belle de cet homme seul se dressant face au Château, de cet homme qui « a parcouru une route longue et pénible, pas après pas » – même si le roman ne dit pas, comme le brode l’écrivain italien, qu’il s’est arrêté « dans les pauvres auberges du désert ou chez des populations dont nous ignorons le nom ».

 

Que savait Kafka de son personnage, comment le pressentait-il, lorsque fin janvier 1922, retiré à Spindelmühle, une station de montagne, il s’est lancé dans l’écriture de ce livre magnifique qui allait l’occuper pendant neuf mois, puis qu’il déciderait brusquement d’abandonner (et c’est ainsi qu’un des sommets de la littérature romanesque est un texte inachevé…) ?

 

Lisons, relisons l’arrivée de K. au village. C'est un des plus fascinants débuts de roman que je connaisse :

 

Il était tard dans la soirée lorsque K. arriva. Une neige épaisse recouvrait le village. La colline du château était invisible, elle était plongée dans le brouillard et les ténèbres, pas la moindre lueur n’indiquait le grand château. K. se tint longtemps sur le pont de bois qui relie la grand-route au village, et dirigea son regard là-haut, vers cette apparence de vide.

   Puis il alla chercher un gîte pour la nuit ; à l’auberge, on veillait encore ; l’aubergiste n’avait aucune chambre à louer, mais fort surpris et déconcerté par l’arrivée de ce client, il était disposé à laisser dormir K. sur une paillasse dans la salle de l’auberge, K. accepta.

Franz Kafka, Le château, dans récits, romans, journaux, La Pochothèque,

traduit de l’allemand par Axel Nesme

 

Il me plaît beaucoup aussi que Citati affirme que K. n’est pas un arpenteur (ou un géomètre, selon les traductions) ; K., dit-il, ment :

 

Lorsque K. arrive à l’Auberge du Pont, il sait parfaitement où se trouve le Château et qui en est le propriétaire. Quelqu’un l’a informé. Il n’est pas venu pour passer une nuit à l’auberge comme un mendiant vagabond ; mais pour être admis au village, entrer dans le Château et vivre dans la dernière patrie que les dieux aient conservée. Dès qu’il arrive, il ment : « L’aubergiste et ces messieurs sont témoins, si tant est que j’aie besoin de témoins. Pour le reste, pour le reste, vous voudrez bien noter que je suis le géomètre que le Comte a fait venir. Mes assistants me rejoindront demain en voiture avec les instruments. » Qu’il mente, c’est certain : les Assistants n’arriveront jamais, et l’un de ses monologues intérieurs nous révèle qu’il sait qu’il ment. Mais un doute subsiste. Comment K. pouvait-il savoir qu’effectivement, quelques années plus tôt, le Château avait besoin, ou croyait avoir besoin d’un géomètre ? 

                  Pietro Citati, Kafka, Gallimard

 

Faut-il pourtant chercher à reconstituer un tel enchaînement de cause à effet ? J’aime une autre idée, juste une élucubration personnelle qui me permet une lecture du Château plus libre et moins rationnelle – ah ! pouvoir échapper à cette fichue logique qui nous colle à l’esprit, même dans notre lecture de textes qui pourtant, quant à eux, y échappent, à cette fichue logique ! : K. n’est effectivement pas plus arpenteur que vous et moi (sauf si, tout arrive, un arpenteur consultait ce blog) ; s’il en est ainsi, by by, d’ailleurs, la symbolique primaire et lourdissime que connote ce mot d’arpenteur et sur laquelle tant de commentateurs se ruent comme la misère sur le monde (rien que pour contredire de pareils empêcheurs de fictionner en rond, sinistres réducteurs du plus beau romanesque à de la philosophie de café, je suis prêt à soutenir bec et ongles que K. n’est pas un arpenteur) ! ; tous ces événements se déroulent, en fait, selon une vraisemblance essentiellement onirique : on le réveille endormi sur sa paillasse pour lui dire qu’il ne peut se trouver là sans autorisation ; comme on le fait dans un rêve – ne cesse-t-on pas d’ailleurs, dans ce roman, d’être endormi ou horriblement fatigué ? –, il lâche la première justification qui lui passe par la tête : ne m’ennuyez pas, je suis l’arpenteur qu’on a fait venir ; toujours comme dans l'ordre onirique, cette déclaration impromptue est aussitôt prise au sérieux, à commencer par celui qui l'a énoncée ; s’en suit l’histoire aussi loufoque que terrible d’un obstiné auquel une administration toute puissante mais décatie refuse un emploi d’arpenteur auquel il a – évidemment ! – droit. (Ceci, on s’en doute, ne se veut nullement une interprétation ; juste une proposition pour circuler sans contrainte dans ce merveilleux roman.)

 

 

 

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commentaires

nicolas marchal 17/10/2011 16:22


Un grand livre qui ouvre tant de portes - je lisais cette citation de Cyril Connoly : "la littérature est l'art d'écrire quelque chose qui sera lu deux fois".


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