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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 09:41

 

C’est un des derniers poèmes de Mandelstam, écrit à Voronèje, en Sibérie, où le poète est mort en déportation en 1938.

 

Sur la terre vide, rebondissant malgré soi

D'une exquise démarche claudicante,

Elle s'avance, à peine devançant

Sa rapide compagne, et l'amie d'un an plus âgé.

Elle est portée par la pesante liberté

De l'émouvante infirmité,

Et on dirait qu'en sa démarche

Est la clé radieuse de l'énigme,

Qui nous enseigne que ce temps printanier

Est l'aïeul de la pierre tombale

Et que tout va recommencer éternellement.

 

Il est des femmes proches parentes de la terre humide,

Et chacun de leurs pas est comme un sanglot lourd.

Voici leur lot : accompagner les morts,

Et les premières accueillir les ressuscités,

Et il est criminel d’exiger d’elles de l’amour,

Et il est au-dessus de nos forces de nous séparer d’elles,

Ange d’aujourd’hui, demain ver dans la tombe,

Et après-demain, à peine une silhouette.

Ce qui fut démarche va devenir inaccessible.

Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact.

Et ce qui sera n’est qu’une promesse.

 

                        4 mai 1937, Voronèje

 

Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Coll. Poésie, Gallimard, traduction François Kérel

 

Je reviens sans cesse ces derniers temps aux quelques pages des « Cahiers de Voronèje (1935-1937) » que l’on trouve dans Tristia, le volume traduit il y a une trentaine d’années déjà par François Kérel (également traducteur du tchèque, dont les romans de Milan Kundera et de Josef Škvorecký).

 

« Mandelstam, dans les poèmes de Voronèje parle pour tous les hommes », écrit Kérel dans son introduction. « Tous les suppliciés, tous les condamnés, tous les proscrits. L’homme traqué, dépourvu de tout, malade, qui sait que sa mort est toute proche, continue de refuser la capitulation. Il écrit, il élabore sans cesse de nouvelles variantes de ses poèmes, il lutte et résiste avec, pour seule arme, ses lèvres qui remuent. »

 

On rêverait à l’infini sur la passante évoquée dans les vers que j’ai transcrits plus haut. Femme de tous les temps et de partout, porteuse de tant de peine mais aussi d’une force inaltérable qui traverse toutes les épreuves. « Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact. »

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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