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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 11:02

J’évoquais dans un billet précédent la porosité entre l’éveil et le rêve.  En voici encore, d’une toute autre manière et en trois paragraphes, un très bel exemple. Arrivé au terme de votre lecture, vous ne saurez sans doute plus trop si la scène qui vous a été narrée est pur rêve du personnage-narrateur ou si elle s’est, pour lui, réellement passée. C’est d’une technique d’écriture raffinée. Au départ le rêve pourtant est déclaré, il est même rappelé ensuite à deux reprises, mais en bout de course tout a été raconté avec une telle force de conviction que l’événement paraît s’être réellement passé sous les yeux du narrateur. Lisez plutôt :

 

« Depuis des années, j’avais perfectionné ma technique de rêve ; Il me fallait un décor réel dans lequel apparaissaient les personnages. Ils semblaient naître de ce que j’appelais « les hasards profonds ». Je me faufilai dans un de ces immenses hangars-entrepôts bâtis au bord du fleuve. A côté de ballots de toile de jute, des caisses s’entassaient grandes comme les rocs taillés pour l’église des géants. Par d’étroits passages ménagés entre les marchandises, j’arrivai à une aire au centre de laquelle se dressait une caisse isolée comme un autel.

   Dans les grands ports existent des sectes religieuses et érotiques qui se réunissent dans le secret des entrepôts. Je me cachai derrière les ballots de coton. Je calmai ma respiration pour créer les conditions nécessaires au rêve. J’entendais crépiter la pluie sur la tôle ondulée. Les orgues folles du vent s’engouffraient sous les hangars. L’odeur de chanvre et de sapin de Norvège m’oppressait. Mon regard alors se brouilla et les ombres créées par mon imagination se mirent à vivre. Ce fut une cérémonie grave. Une jeune fille fut amenée, les mains attachées derrière le dos. Elle fut dénudée par deux hommes dont le visage me restait caché. Elle attendait, sans mouvement, le couteau du prêtre.

   La gorge serrée, je regardais son corps aux formes pleines. Elle semblait prise d’une sorte de terreur consentante. Je l’aimais d’autant plus que toute sa douceur allait être immolée. Trois ou quatre hommes faisaient le guet, tandis que d’autres, immobiles et blêmes, le visage délavé par la pluie, faisaient fonction de témoins. La chair de la jeune fille appelait la souffrance comme un accomplissement. Je ne vis pas le couteau se lever, je ne vis pas la blessure mais je sentis en moi comme une déchirure. Le corps de la jeune fille devint pâle et lumineux. Il ressemblait à présent à ces statues de cire blanche qui sont presque vivantes. Les témoins alors prirent une toile de jute, y ficelèrent la victime et, une infinie piété, la laissèrent glisser dans le fleuve. »

 

Appréciez la répétition du « je ne vis pas » : « je ne vis pas le couteau se lever, je ne vis pas la blessure », double négation plus suggestive sans doute que ne l’aurait été la description précise du sacrifice.

 

J’aime beaucoup aussi que, placée assez tôt dans la nouvelle dont elle est extraite, cette scène annonce comme en miroir ce qui se passe à la fin du récit : la mort d’une autre jeune fille que provoquera la conduite du narrateur. Une mort réelle, cette fois. Enfin, pour autant que l’on puisse parler de « réalité » à propos de ce qui se passe dans une fiction…

 

Car comment ne pas rappeler quand on lit que « les ombres créées par mon imagination se mirent à vivre », que toute fiction est, à sa manière, un « rêver vrai », que le rêve de l’écrivain y devient la réalité de l’histoire qui nous est racontée ? Mais, quand au sein de ce rêve devenu la réalité de l’histoire qui nous est racontée, un narrateur se met à nous raconter qu’il a un rêve et qu’il nous décrit si bien ce rêve que nous finissons par croire qu’il appartient à la même réalité (au même rêve ?) que celle (que celui ?) de l’histoire qui nous est racontée, les repères risquent de se perdre. Vous me suivez ?

« Pas du tout », soupirez-vous.

Vous ne comprenez vraiment pas ?

« Pas un mot », soupirez-vous avec plus de lassitude encore.

 

Je vous comprends. Mais que mes élucubrations ne vous empêchent pas de prendre connaissance de la superbe nouvelle dont je vous ai livré un extrait. Cette nouvelle a pour titre Sans lunettes. Elle est de Paul Willems, le grand dramaturge et écrivain belge auquel je dois tant et dont je reparlerai certainement ici à plusieurs reprises. On la trouve dans Le monde de Paul Willems, Editions Labor, Collection Archives du futur.

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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