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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 22:46

 

Lisez. Puis, je vous prie, lisez une seconde fois, on on lit toujours trop vite. C’est écrit il y a plus de dix ans mais aujourd’hui c’est évidemment plus encore d’actualité.

 

Ce monde occidental nous voit, écrivains en exil, uniquement comme d’anciens prisonniers, et il néglige ce que nous avons écrit. En Occident, les écrivains se taillent une réputation en s’alliant à une cause « politiquement correcte ». L’écrivain non-occidental écrit pour le prochain millénaire. D’abord, mon propre Etat me dissimule, et dissimule toutes les dimensions qui me constituent et que je représente. Ensuite, dès que je sors de cet enfer, c’est pour me confronter à un autre, l’anonymat aveugle que l’Occident impose à tous les écrivains en exil. Tous les écrivains du Moyen-Orient sont des étrangers, où qu’ils aillent, chez eux ou ailleurs. Je n’ai rien à faire de la reconnaissance, mais les orientalistes font semblant de me reconnaître. Donc, je mens, mes ossements enfouis dans les intestins du temps, en attendant le regard du prochain millénaire. Une fois, j’ai joué un tour à un ami occidental en lui faisant croire qu’un dramaturge de Mésopotamie avait écrit, en l’an 3 avant Jésus-Christ, une pantomime au sujet d’un fakir indien. Comme mon ami connaissait bien l’anglais, je lui ai demandé de traduire la pièce. J’ai expliqué qu’elle était écrite en araméen ancien, un dialecte sémitique. Il l’a adorée, et s’est arrangé avec un metteur en scène pour que la pièce soit montée. Quelques jours avant l’aboutissement du projet, après plusieurs whiskies, je lui ai confié que c’était moi qui avais écrit cette pantomime, la veille du jour où je lui en avais parlé pour la première fois. Le projet fut abandonné. J’attendrai un autre millénaire, mon Deuxième Avènement.

(Réza Barahéni, écrivain iranien, azéri de langue maternelle, auteur entre autres de trois romans magnifiques, Saisons en enfer du jeune Ayyâz (Pauvert), Elias à New York (Fayard) Shéhérazade et son romancier (Fayard))

 

Puis-je vous faire remarquer que ce que Barahéni raconte ici est loin d’être sans rapport avec l’anecdote racontée par Kundera que je citais dans mon billet précédent ? 

 

Ceci encore, que Barahéni raconte plus longuement dans un de ses romans :

 

Durant l’hiver 1945, alors écolier de Tabriz d’une dizaine d’années, j’ai écrit un article en azéri avec des encres de couleur, et je l’ai affiché sur un mur. L’article était rédigé dans ma langue maternelle, la langue maternelle de tout l’Azerbaïdjan. À cette époque, un gouvernement semi-autonome dirigeait la province. Quelques mois plus tard, ce gouvernement était renversé et le régime central iranien reprenait le contrôle de la ville et de la région. Pour avoir écrit cet article et l’avoir affiché au mur, les autorités scolaires, dont la langue maternelle était la mienne et celle de mon article, m’ont obligé, devant les professeurs et les élèves, à lécher l’encre sur toute la surface de la feuille de papier jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace. J’ai avalé ma langue maternelle. Je n’ai jamais oublié cette humiliation.

(L’autobiographie comme exil, daté du 2 janvier 2002, cité sur le site http://remue.net)

 

Obligé à lécher publiquement sa langue maternelle jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace. Projetez-vous dans votre enfance et prenez le temps de rêver que cela vous arrive...


J’ouvre dans ce blog une « catégorie » Exil. Sans tout ce qui se rapporte à l’exil, comment parler de la littérature du XX° siècle et de notre siècle commençant ?

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Exil
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nicolas marchal 10/12/2010 10:10


Céline au Château, Rabelais on ne sait trop où, Dante à Vérone, Joyce à Trieste, Céline encore au Danemark : il y a les somptueuses oeuvres de l'exil en marche, et les non moins superbes de la
lutte contre l'exil, d'une forme de nostalgie (ah il n'est pas simple de rendre à ce mot un accent de noblesse, mais...) Tu as du (beau) pain sur la planche avec cette catégorie...


nicolas marchal 08/12/2010 10:02


Merci pour ces lignes. L'exil ! Je viens de faire témoigner en classe l'ouvrier de l'école, un libanais, qui a mis des images simples et fortes sur les souvenirs de lecture de mes élèves ("De
Niro's Game", de Rawi Hage, qui évoque la guerre civile en 1982). Dans son français imprécis, il a eu ces mots : "vous êtes jeunes. C'est la guerre. Il y a des gens qui volent votre mémoire. Ils
disent que vous êtes forts. Alors vous pouvez mourir."


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