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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 18:52

 

   Il suffit parfois de quelques lignes pour croquer un personnage particulièrement haut en couleurs, ai-je écrit ici le 3 octobre, pour présenter la grand-tante Sarah, un des nombreux personnages de Sarnia de Gerald Basil Edwards. De ces personnages souvent secondaires, qui passent  dans les romans comme des rapides silhouettes et qu'on se doit pourtant de remarquer, tant ils sont superbement évoqués, on pourrait un jour publier une bien belle anthologie. Panorama de comportements humains détonants, inquiétants, attirants, inattendus, rigolos, voire uniques. Voici, appartenant au même registre, un être bien savoureux lui aussi, qui passe furtivement dans L’empereur du Portugal, le magnifique roman publié en 1927 par la grande romancière suédoise Selma Lagerlof. Il s'appelle Agrippa Prästberg.

 

   Il allait dans tout le pays repérant les pendules et, s’il lui arrivait d’entrer dans une maison où il trouvait une de ces vieilles horloges à boîte haute, il n’avait de cesse qu’il n’eût examiné le mécanisme et se fût assuré que les rouages fonctionnaient bien. Or, il y en avait toujours un qui fonctionnait mal. Une force irrésistible poussait Agrippa à démonter tout et il pouvait se passer plusieurs jours avant qu’il n’eût remis en place ce qu’il avait défait. Pendant ce temps, il fallait le loger et le nourrir.

   Le pis, c’est qu’après le traitement infligé par Agrippa à une pendule, celle-ci ne marchait jamais plus aussi bien qu’auparavant. Au moins une fois par an il fallait recourir pour elle aux soins d’Agrippa, sinon elle s’arrêtait tout à fait. Le vieux essayait bien de faire le travail de son mieux mais sans succès. Les pendules restaient détraquées.

(Editions Stock, traduction T. Hammar et M. Metzger)

 

   L'empereur du Portugal de Selma Lagerlof, c'est tout ensemble, en un remarquable mélange : un héros au rêve don quichottien, Jan Andersson de Skrolycka, fou de douleur à cause du départ vers la ville de sa fille Claire-Belle et parce que, pendant des années, il n'en reçoit plus la moindre nouvelle - dans sa folie qui va croissant il s'imagine alors qu'elle est devenue l'impératrice du Portugal et qu'il est donc devenu, quant à lui, l'empereur du Portugal, ce en quoi le conforte tout son entourage qui le lui répète en s'en moquant méchamment ; le même héros, cousin à l'évidence du balzacien Père Goriot, trop attaché au sort de son enfant et lui vouant ce qui lui reste à vivre ; une évocation de la société campagnarde du XIX° siècle, bien souvent miséreuse, avec ses mœurs et coutumes évoqués avec une totale empathie ; un univers animiste issu des vieilles légendes nordiques sur les trolls, les elfes et cie ; une intrigue fonctionnant avec grande efficacité sur la thématique du cinquième commandement et toute la cruauté que celle-ci peut impliquer ; un côté très naturaliste à la Zola - à la ville, Claire-Belle est devenue prostituée...

 

   Vous mélangez et le tout vous emmènera dans le monde d'hier, celui qui n'existe déjà plus qu'au fond de nos mémoires et qu'on se plaît à entendre nous raconter si bien – ce monde d’hier qu'en des termes différents et selon d'autres modalités nous raconteront à leur tour quelques années plus tard des romancières comme la québécoise Gabrielle Roy ou la belge Marie Gevers.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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