Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 22:20

 

Me voilà toujours plongé dans l’océan Pessoa, passant d’un hétéronyme à l’autre et donc d’un masque – ou demi-masque – à l’autre. Oui, c’est vraiment un des plus grands écrivains du XX° siècle. Et moi, qui adore les personnages masqués, même ceux qui, tels mes fumistes, se cachent comme ils le peuvent derrière un simple rideau de parole, c’est avec ravissement que je me glisse dans les écrits de chacun de ces hétéronymes : Caiero ; Reis ; Campos (branché sur la modernité et, en tout cas dans sa première période, frère d’Apollinaire et de Maïakovski) ; Soares (je reviendrai encore et encore sur ce chef-d’œuvre qu’est Le livre de l’intranquillité dont il est le narrateur; Quaresma le déchiffreur ; Faust (oui, bien sûr, c’est un personnage ; mais comment ne pas le hisser au rang des hétéronymes ? Pessoa ne dit-il pas quelque part qu’Hamlet est plus réel, plus vivant que Shakespeare ?) ; et quand j’en arrive à Pessoa lui-même, il n’est plus, bien entendu, dans ce merveilleux déploiement de doubles, qu’une figure masquée parmi les autres.

 

Je ne suis pas accro à la poésie, loin de là. Mais ici, découvrant des poèmes souvent très narratifs, je baisse volontiers ma garde et me laisse aller à la séduction d’un langage aussi simple que toujours resplendissant (même en traduction ; bravo aux traducteurs, et tant pis pour la perte que j’imagine, bien sûr, énorme). Alors, quand Alvaro de Campos raconte que, pour un instant, il enlève son masque, je me trouve irrémédiablement séduit par le jaillissement de lumière qui s’en suit :

 

J’ai mis bas le masque et je me suis vu dans le miroir. 

J’étais l’enfant d’il y a quarante ans.

Je n’avais changé en rien. Tel est l’avantage de savoir retirer le masque.

On est toujours l’enfant,

Le passé qui demeure,

L’enfant.

 

J’ai mis bas le masque, et puis je l’ai remis.

Comme ça c’est mieux.

Comme ça je suis le masque.


Et je retourne à la réalité comme un terminus en ligne.

 

                        Fernando Pessoa, Poésies, Bibliothèque de la Pléiade

                        Traduit du portugais par Patrick Quillier

 

Holà ! Paul Emond ! Te serais-tu laissé trop facilement envoûter, toi qui ne jures que prose et narration, par cet éclat poétique si proche de tes thèmes privilégiés ? Vite, compense !

 

Alors, toujours sous la plume d’Alvaro de Campos (comme tu l’aimes, celui-là, l’hétéronyme moderniste, sensationniste, prolixe, sentimental voire volontiers hystérique, bourré de contradictions, inassouvi – mais lisez-le donc ; commencez par lui, si vous ne connaissez pas Pessoa et voulez le découvrir !), tu trouves et recopies ici avec une évidente jubilation cette adresse sévère aux poètes que tu ne peux t’empêcher de faire tienne aussitôt (en espérant que tes rares amis poètes accepteront de te pardonner) :

 

Tant de poèmes contemporains !

Tant de poètes absolument d’aujourd’hui –

Tout très intéressant, tous très intéressants…

Ah, mais c’est tout du presque…

C’est tout du vestibule

C’est tout rien que pour écrire…

Ni art,

Ni science,

Ni véritable nostalgie…

Celui-ci a bien regardé le silence de ce cyprès…

Celui-là a bien vu le couchant derrière le cyprès…

Cet autre a bien remarqué l’émotion que tout cela pourrait susciter…

Mais après ?...

Ah, mes chers poètes, mes chers poèmes – et après ?

C’est là toujours que le bât blesse : après…

C’est que pour exprimer il faut penser –

Penser avec la pensée seconde –

Et vous, très chers vieux, poètes et poèmes,

Vous ne pensez qu’avec la rapidité primaire de la bêtise.

 

                        Fernando Pessoa, Poésies, Bibliothèque de la Pléiade,

                        Traduit du portugais par Patrick Quillier

 

Et toc !

 

Un dernier mot. Si vous êtes un familier des principaux hétéronymes de Pessoa (ou si vous le devenez très vite), lisez donc la superbe fiction d’Antonio Tabucchi, ce bel écrivain italien tombé amoureux de Lisbonne – et donc de Pessoa, l’un ne va pas sans l’autre –, Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire (Editions du Seuil. La librairie du XX° siècle). C’est absolument magnifique.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives