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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 10:47

 

Ce passage du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa où Bernardo Soares, l’auteur hétéronyme, fait du décor qui l’entoure une expérience trop intense, trop complexe. Les éléments de ce décor se décomposent en tous leurs détails et deviennent poreux à tout ce qui les a constitués. La réalité se fait alors vertigineuse pour le pauvre esprit humain :

 

   Je me trouve dans un tram, et j'examine lentement, à mon habitude, tous les détails concrets des personnes qui se trouvent devant moi. Pour moi les détails sont des choses, des mots, des lettres. Cette robe que porte la jeune fille assise en face de moi, je la décompose en ses divers éléments : l'étoffe dont elle est faite et le travail qu'elle a coûté – puisque je la vois en tant que robe, et non pas comme simple étoffe ; la fine borderie qui borde le ras du cou se décompose à son tour : le galon de soie dont on l'a brodé, et le travail qu'a demandé cette broderie. Et immédiatement, comme dans un ouvrage primaire d'économie politique, se déploient sous mes yeux les usines et les activités diverses – l'usine où l'on a fabriqué le galon, d'un ton plus foncé, qui a servi à orner, de petites choses entortillées, l'endroit qui fait le tour du cou ; et je vois les ateliers dans les usines – machines, ouvriers, cousettes – mes yeux tournés vers le dedans pénètrent dans les bureaux, je vois les directeurs chercher un peu de calme, et je surveille, dans les registres, la comptabilisation de chaque chose ; mais je ne m'arrête pas là : je vois, au-delà, la vie familiale de ceux dont la vie quotidienne s'écoule dans ces usines, dans ces bureaux... Le monde entier se déroule sous mes yeux, du seul fait que j'ai devant moi, au-dessous d'un cou brun, qui par ailleurs supporte je ne sais quelle tête, une bordure, irrégulièrement régulière, d'un vert sombre sur le vert plus clair de la robe.

   La vie sociale tout entière gît sous mon regard.

   En outre, je devine les amours, les cachotteries et l'âme de tous ceux qui ont œuvré pour que la femme qui se trouve là, devant moi, dans un tram, porte, autour de son cou de mortelle, la sinueuse banalité d'un galon de soie vert sombre se détachant sur un tissu d'un vert plus clair.

   J'ai le vertige. Les banquettes du tram, dont le siège est garni de paille aux brins alternativement plus fins et plus robustes, m'emportent vers des régions lointaines, se multiplient en industries, ouvriers et maisons d'ouvriers, existences, réalités – tout.

   Je descends du tram, épuisé, somnambulique. J'ai vécu la vie tout entière.

 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, édition intégrale,

traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgois éditeur.

 

Ce qui me renvoie aussitôt à Funes ou la mémoire, la célèbre nouvelle de Borges, dont le personnage s’est retrouvé, à la suite d’un accident de cheval qui l’a rendu paraplégique, doté d’une perception et d’une mémoire illimitées. Incapable de faire le tri dans tout ce qu’il ressent, incapable d’oublier, monstrueusement saturé d’informations et de souvenirs, Irénée Funes vit noyé dans un océan de détails. Généraliser, abstraire, réfléchir ne sont plus désormais de son ressort.

 

   Irénée commença par énumérer, en latin et en espagnol, les cas de mémoire prodigieuse consignés par la Naturalis Historia : Cyrus, le roi des Perses, qui pouvait appeler par leur nom tous les soldats de ses armées ; Mithridate Eupator qui rendait la justice dans les vingt-deux langues de son empire ; Simonide, l’inventeur de la mnémotechnie ; Métrodore, qui professait l’art de répéter fidèlement ce qu’on avait entendu une seule fois. Il s’étonna avec une bonne foi évidente que de tels cas pussent surprendre. Il me dit qu’avant cette après-midi pluvieuse où il fut renversé par un cheval pie, il avait été ce que sont tous les chrétiens : un aveugle, un sourd, un écervelé, un oublieux. (J’essayai de lui rappeler sa perception exacte du temps, sa mémoire des noms propres ; il ne m’écouta pas.) Pendant dix-neuf ans, il avait vécu comme dans un rêve : il regardait sans voir, il entendait sans entendre, il oubliait tout, presque tout. Dans sa chute, il avait perdu connaissance ; quand il était revenu à lui, le présent ainsi que les souvenirs les plus anciens et les plus banals étaient devenus intolérables à force de richesse et de netteté. Il s’aperçut peu après qu’il était infirme. Le fait l’intéressa à peine. Il estima (sentit) que l’immobilité n’était qu’un prix minime. Sa perception et sa mémoire étaient maintenant infaillibles.

   D’un coup d’œil, nous percevons trois verres sur une table ; Funes, lui, percevait tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille. Il connaissait les formes des nuages austraux de l’aube du trente avril mil huit cent quatre-vingt-deux et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d’un livre en papier espagnol qu’il n’avait regardé qu’une fois et aux lignes d’écume soulevée par une rame sur le Río Negro la veille du combat du Quebracho. Ces souvenirs n’étaient pas simples ; chaque image visuelle était liée à des sensations musculaires, thermiques… Il pouvait reconstituer tous les rêves, tous les demi-rêves. Deux ou trois fois, il avait reconstitué un jour entier ; il n’avait jamais hésité, mais chaque reconstitution avait demandé un jour entier. Il me dit : J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde et aussi : Mes rêves sont comme votre veille. Et aussi, vers l’aube : Ma mémoire, Monsieur, est comme un tas d’ordures. Une circonférence sur un tableau, un triangle rectangle, un losange, sont des formes que nous pouvons percevoir pleinement ; de même Irénée percevait les crins embroussaillés d’un poulain, quelques têtes de bétail sur un coteau, le feu changeant et la cendre innombrable, les multiples visages d’un mort au cours d’une longue veillée. Je ne sais combien d’étoiles il voyait dans le ciel.

 

Jorge Luis Borges, Fictions, Gallimard, collection Folio, traduit de l’espagnol

par P. Verdevoye.

 

Chez Pessoa : « Je descends du tram, épuisé, somnambulique. J'ai vécu la vie tout entière. » Chez Borges : « J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde. » 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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