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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 07:50

Dans Une rencontre, le dernier paru des remarquables essais de Kundera, celui-ci consacre quelques lignes à Brecht, ou plutôt à la façon dont un biographe traite l’auteur de L’opéra de quat’sous. L’occasion aussi, pour Kundera, d’une réflexion bien plus large et sans illusion sur la façon dont est considérée la littérature dans ce millénaire qui commence.

 

QUE RESTERA-T-IL DE TOI, BERTOLT ?


   En 1999, un hebdomadaire parisien (l’un des plus sérieux) a publié un dossier sur « Les génies du siècle› ». Ils étaient dix-huit au palmarès : Coco Chanel, Maria Callas, Sigmund Freud, Marie Curie, Yves Saint Laurent, Le Corbusier, Alexander Fleming, Robert Oppenheimer, Rockefeller, Stanley Kubrick, Bill Gates, Pablo Picasso, Ford, Albert Einstein, Robert Noyce, Edward Teller, Thomas Edison, Morgan. Donc: aucun romancier, aucun poète, aucun dramaturge; aucun philosophe; un seul architecte; un seul peintre mais deux couturiers ; aucun compositeur, une cantatrice ; un seul cinéaste (à Eisenstein, à Chaplin, à Bergman, à Fellini, les journalistes parisiens ont préféré Kubrick). Ce palmarès n'était pas bricolé par des ignorants. Avec une grande lucidité, il annonçait un changement réel : le nouveau rapport de l'Europe à la littérature, à la philosophie, à l'art.

   Les grandes personnalités de la culture, les a-t-on oubliées ? Oubli n’est pas le mot exact. Je me rappelle qu’à la même époque, vers la fin du siècle, une vague de monographies nous inonda : sur Graham Green, sur Ernest Hemingway, sur T. S. Eliot, sur Philip Larkin, sur Bertolt Brecht, sur Martin Heidegger, sur Pablo Picasso, sur Eugène Ionesco, sur Cioran, et encore et encore...

   Ces monographies débordant de fiel (merci à Craig Raine qui a pris la défense d’Eliot, merci à Martin Amis qui a pris celle de Larkin) rendaient clair le sens du palmarès de l’hebdomadaire : les génies de la culture, on les a écartés sans aucun regret ; c’est avec soulagement qu’on a préféré Coco Chanel et l’innocence de ses robes à ces coryphées culturels tous compromis avec le mal du siècle, sa perversité, ses crimes. L’Europe entrait dans l’époque des procureurs : l’Europe n’était plus aimée ; L’Europe ne s'aimait plus.

   Cela veut-il dire que toutes ces monographies étaient particulièrement sévères envers les œuvres des auteurs portraiturés ? Ah non, à cette époque l’art avait déjà perdu ses attraits, et les professeurs et connaisseurs ne s'occupaient plus ni des tableaux ni des livres mais de ceux qui les avaient faits ; de leur vie.

   À l’époque des procureurs, qu'est-ce que cela veut dire, la vie ?

   Une longue suite d'événements destinée à dissimuler, sous sa surface trompeuse, la Faute.

   Pour trouver la Faute sous son déguisement, il faut au monographe le talent du détective et un réseau de mouchards. Et pour ne pas perdre sa haute stature savante, il lui faut citer les noms des délateurs en bas de pages, car c’est ainsi qu'aux yeux de la science un ragot se transforme en vérité.

   J’ouvre le grand livre de huit cents pages consacré à Bertolt Brecht. L’auteur, professeur de littérature comparée à l’université du Maryland, après avoir démontré en détail la bassesse de l’âme de Brecht (homosexualité dissimulée, érotomanie, exploitation des maîtresses qui étaient les vrais auteurs de ses pièces, sympathie prohitlérienne, sympathie prostalinienne, antisémitisme, penchant pour le mensonge, froideur du cœur) arrive enfin (chapitre 45) à son corps, notamment à sa très mauvaise odeur qu'il décrit dans tout un paragraphe ; pour confirmer la scientificité de cette découverte olfactive, il indique, dans la note 43 du chapitre, qu’il tient « cette description minutieuse de celle qui était à l’époque chef du laboratoire de photo au Berliner Ensemble, Vera Tenschert », laquelle lui en a parlé « le 5 juin 1985 » (soit trente ans après la mise au cercueil du puant).

   Ah, Bertolt, que restera-t-il de toi ?

   Ta mauvaise odeur, gardée pendant trente ans par ta collaboratrice fidèle, reprise ensuite par un savant qui, après l'avoir intensifiée avec les méthodes modernes des laboratoires universitaires, l'a envoyée dans l’avenir de notre millénaire.

 

            Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard

 

Lisant ces quelques lignes, je me souviens du titre d’un roman – que je n’ai pas lu – de Jacques Pierre Amette, La maîtresse de Brecht, qui a obtenu le prix Goncourt en 2003. Curieux, je profite d’internet pour m’enquérir de son contenu. Un blog m’en donne un bref résumé et un commentaire, lesquels sont suivis de l’avis de quelques lecteurs du dit blog. Je découvre celui-ci – décidément la connerie humaine est un puits sans fond –  rédigé par un certain Enzo en date du premier août 2006 : « Qu’un type comme Brecht soit encore édité est une insulte aux dizaines de milliers de victimes du communisme. » (Si vous les avez lues un peu vite, relisez plus attentivement, je vous prie, les lignes de Kundera que je viens de citer.)

 

Je ne suis pas un fanatique de poésie mais j’ai pour celle de Brecht, âpre, dense, percutante, un amour tout particulier. Notamment pour ce poème, un des plus fameux (comme tout poème, il doit perdre pourtant bien des plumes dans la traduction). Je m’empresse donc de le recopier ici :

 

DU PAUVRE B. B.

 

1

Moi, Bertolt Brecht, je suis des forêts noires.

Ma mère m'a porté dans les villes

Quand j'étais dans son ventre. Et le froid des forêts

En moi restera jusqu'à ma mort.

 

2

Je suis chez moi dans la ville d’asphalte.

Depuis toujours muni des sacrements des morts ;

De journaux, de tabac, d`eau-de-vie

Méfiant, flâneur et finalement satisfait.

 

3

Je suis gentil avec les gens

Je fais comme eux, je mets un chapeau dur.

Je dis : ce sont des animaux à l'odeur très particulière,

Puis je dis : ça ne fait rien, je suis l'un d`eux.

 

4

Sur mes chaises à bascule parfois

J'assieds avant-midi deux ou trois femmes.

Je les regarde sans souci, et je leur dis :

Je suis quelqu'un sur qui vous ne pouvez compter.

 

5

Le soir j'assemble chez moi quelques hommes

Et nous causons, nous disant « gentleman ».

Ils posent les pieds sur ma table et déclarent :

Pour nous bientôt ça ira mieux. Jamais je ne demande : Quand ?

 

6

Le matin les sapins pissent dans l'aube grise,

Et leur vermine, les oiseaux, commence à crier.

C'est l`heure où dans la ville je siffle mon verre, je jette

Mon mégot, je m'endors plein d’inquiétude.

 

7

Nous nous sommes assis, espèce légère

Dans des maisons qu`on disait indestructibles.

(Ainsi nous avons élevé les longs buildings de l'île Manhattan,

Et ces minces antennes devisant dont s'amuse la mer Atlantique.)

 

8

De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent !

La maison réjouit le mangeur : il la vide.

Nous le savons, nous sommes des gens de passage ;

Et qui nous suivra ? Rien qui vaille qu'on le nomme.

 

9

Dans les cataclysmes qui vont venir, je ne laisserai pas, j’espère,

Mon cigare de Virginie s’éteindre par amertume,

Moi, Bertolt Brecht jeté des forêts noires

Dans les villes d’asphalte quand j’étais dans ma mère, autrefois.

 

Bertolt Brecht, Poèmes tome 1, L’Arche éditeur,

Traduit de l’allemand par Gilbert Badia et Claude Duchet

 

Et, tant qu’à faire, je rappellerai aussi celui-ci. Même présence de la terre froide et du vent :

 

QUE LE MONDE EST AMICAL

 

                        1

Sur la terre où le vent est froid

Vous n’êtes pas venus en rois,

Mais nus, sans rien, enfants gelés,

Quand un lange vous fut donné

Par une femme.

 

                        2

Pas un seul pour vous rendre hommage,

Pour vous chercher en équipage.

Ici vous étiez inconnus

Lorsqu’un homme alors est venu,

Prit votre main.

 

                        3

De la terre où le vent est froid,

Croûteux, teigneux, on partira.

Presque tous nous avons aimé

Le monde quand nous est jeté

Un peu de terre.

 

Bertolt Brecht, Poèmes tome 1, L’Arche éditeur,

Traduit de l’allemand par Guillevic

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Et encore...
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