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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 16:39

 

Le livre des illusions (traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, puis Le livre de poche), est un des romans de Paul Auster que je préfère. Il m’arrive de le recommander à tel ou tel ami et souvent j’ajoute : « Essaie de faire ceci : une trentaine de page avant la fin du livre, le narrateur, qui se trouve au Nouveau Mexique, reprend l’avion pour rentrer chez lui, au Vermont. Quand tu arrives à ce point de ta lecture, arrête-la, attends au moins deux jours avant de la reprendre et de la terminer et, pendant ce temps et essaie de deviner quel sera le dénouement. » J’ai fais plusieurs fois, je crois, cette proposition mais presque toujours celui ou celle à qui je la fais n’arrête pas sa lecture, trop désireux de savoir comment Auster boucle son récit, tant le romancier s’y entend pour faire courir son lecteur jusqu’à la dernière ligne. L’un ou l’autre, pourtant, a refermé le livre et ne l’a rouvert qu’un peu plus tard : ceux-là m’ont dit avoir envisagé diverses hypothèses mais sans découvrir la fin proposée par Auster, « aussi surprenante qu’évidente », ont-ils ajouté aussitôt.

 

On ne s’y attend pas du tout et pourtant, c’est évidemment cette fin-là, cette seule fin-là qui noue tous les fils de l’histoire ; aucune autre fin ne le ferait si bien, avec une telle cohérence et une telle intensité. C’est ce qu’en termes scénaristiques (je crois que l’expression est de Jean-Claude Carrière) on nomme l’inévitable inattendu.

 

(Ce n’est pas la première fois, je crois, qu’à propos du roman, je fais référence ici aux scénaristes ; c’est que, de façon bien plus pragmatique et souvent bien plus incisive que la critique littéraire traditionnelle, ils ont développé une réflexion qui ne cesse de nous en apprendre sur la narration et ses mécanismes ; je tiens, par exemple, pour des ouvrages majeurs sur le fonctionnent du récit La dramaturgie d’Yves Lavandier (Editions Le clown et l’enfant), L’anatomie du scénario de John Truby (Nouveau monde Editions) ou Story de Robert McKee (Dixit - Synopsis).)

 

Un de ces amis auquel, en même temps que du Livre des illusions de Paul Auster, j’ai parlé de mon enthousiasme pour l’écrivain espagnol Javier Marias et particulièrement pour Demain dans la bataille pense à moi (Rivages poche, traduit par Alain Keruzoré), que j’avais lu il y a quelques années déjà, vient de me faire remarquer que cet inévitable inattendu surgit dans ce dernier roman de façon plus éclatante encore que dans celui d’Auster. Vraiment ? Mince, alors, la mémoire parfois… J’avais adoré ce roman, me souvenais parfaitement de son début surprenant et magnifiquement raconté (le narrateur, invité chez une femme dont le mari est absent, se retrouve au lit avec elle lorsque, brusquement, elle est prise d’un malaise et meurt), savais encore que la fin, oui, était surprenante, elle aussi, mais en quoi cette fin consistait exactement… je l’avais oublié. Je viens de relire le roman d’une traite : magnifique ! Et une fin plus inévitable et plus inattendue, impossible ! Une fin – rassurez-vous je ne la raconterai pas – qui fait étonnamment miroir avec le début de l’histoire.

 

Mise en place d’une coïncidence incroyable et le personnage de Marias voit chavirer son destin. (Je sais, je sais, cette formulation est abstraite mais puisqu’il n’est pas question de révéler ce qui se passe aux dernières pages…)

 

Je repense à ce que Borges avait pointé dans un récit de Chesterton et que j’évoquais dans un billet précédent : l’histoire commence par un meurtre au moyen du lancer d’un poignard ; elle se termine par un autre meurtre où l’assassin tient une flèche dans la main et l’enfonce dans le corps de la victime. D’abord, une arme de poing qui est lancée ; ensuite, une arme à projeter au loin dont on se sert comme arme de poing : il n’y a pas de causalité directe entre le premier et le second meurtre mais le jeu de miroir apporte au récit une dimension supplémentaire. Pareil dans Demain dans la bataille pense à moi : pas de causalité directe ente les événements par lesquels débute le roman et ceux par lesquels il se termine mais le jeu de miroir est plus évident encore… Courez-y voir !

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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