Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 12:35

 

J’aime beaucoup les romans de la brésilienne Patricia Melo. Narration vive, précise, volontiers haletante. Regard sans concession sur la société de son pays. Humour ravageur. Description coup de poing de l’effroyable violence des favelas (Enfer). De la carrière d’un tueur à gages (O Matador). De la trajectoire tragi-comique d’un écrivain raté, devenant plus tard un auteur à succès, assassin du mari de la femme qu’il aime et qui, quant à elle, aime surtout les serpents… (Eloge du mensonge). Ou encore – c’est le roman que je viens de lire – de la jalousie maladive d’un chef d’orchestre, brésilien lui aussi, à l’égard de Marie, sa femme, une violoniste de vingt ans sa cadette (Le diable danse avec moi).

 

Ce qui, dans ce dernier roman, nous vaut, magistralement scruté de l’intérieur par un récit à la première personne, le suivi d’une paranoïa tyrannique. Personnage insupportable de maestro, égoïste, dominateur, manipulateur, poussant ses crises au paroxysme pour terroriser la malheureuse qui partage sa vie. Voyez plutôt :

 

   « Au chapitre du mensonge et de la tromperie, je suis incollable », j’ai dit. Marie pleurait, mais elle ne m’aurait pas avec son cinéma. Je lui ai dit aussi que j’étais maestro, je savais bien ce qui se passait dans cette maison, c’était une conspiration, oui je savais qu’il y avait ici quelqu’un qui voulait me détruire mais j’étais fort et je possédais un couteau. « Personne ne me remplacera », j’ai crié. Je ne voulais dire aucune de ces choses-là, mais je ne pouvais tout simplement plus m’arrêter. Je me perdais dans les phrases, je perdais le fil de mon raisonnement, ça s’emballait. J’ai parlé d’un complot impliquant des gens haut placés. J’ai dit qu’elle avait couché avec l’ennemi. Elle m’avait trahi. Avec plein d’hommes. Mon cœur était estropié. Je l’aimais. Et Mahler l’avait bien dit, là où est la musique, le démon est aussi. J’ai ajouté qu’elle était juste une « corde » et que les cordes étaient la classe moyenne de l’orchestre, les pédiatres et les dentistes et les petits enseignants de la musique, toujours frustrés parce qu’ils ne seront jamais solistes, restant là, dans leur petite vie de classe moyenne, à assurer leur petit service médiocre. Elle n’était même pas dans les bois ! Si elle avait été dans les bois elle aurait pu se considérer comme une aristocrate et mépriser les cordes, tout comme Marie-Antoinette méprisait la plèbe affamée. Son lot à elle, c’était bel et bien de côtoyer les trombones et les trompettes, notre prolétariat, ces gens incultes, mal dégrossis, bon à transporter des briques.

   Bien plus tard, Marie m’a raconté que je l’avais ensuite attrapée par les cheveux pour la forcer à s’accroupir et à regarder sous le lit avec moi. Je ne me souviens de rien de tel. Mais je me rappelle avoir pointé mon couteau sur elle. Je me souviens de la sensation de terreur qui m’a saisi, tout à coup, en découvrant cette arme entre elle et moi. Alors, je lui avais tendu le couteau.

   « Sers-toi de cette saloperie », je criais, tandis que Marie cherchait à s’échapper et que j’essayais de force de lui mettre le couteau dans la main.

   Cela s’est produit après que j’ai eu dévasté la chambre et jeté toutes nos affaires par terre, y compris le violon de Marie. L’idée qu’elle y cachait des preuves, des papiers, m’avait traversé l’esprit : je l’avais mis en pièces.

   J’ai entendu Marie quitter l’appartement. J’aurais pu lui courir après mais j’ai décidé d’achever ma perquisition. J’ai fouillé toute la maison, il n’y avait rien nulle part, dans les tiroirs, les armoires, sous les meubles, derrière les tableaux, dans les coffres et les boîtes à chaussures. Sur la savonnette dans la salle de bain, aucune trace de cheveux suspects. »

 

         Patricia Melo, Le diable danse avec moi, (Valsa negra),

traduit du portugais (Brésil) par Sofia Laznik-Galves, Editions Actes Sud

 

Pas mal, soit dit en passant, la qualification des différents instrumentistes et le mépris hautain que leur voue le chef d’orchestre...

 

Quand se passe cette scène, nous n’en sommes même pas à la moitié du roman. Car bien sûr, le bonhomme se repend, fait amende honorable, avant, bien sûr aussi, de recommencer de plus belle. L’art magistral de la romancière étant de rendre attirant, pourtant, ce personnage plutôt odieux. Les grands conteurs, les grands narrateurs ne sont-ils pas ceux capables de susciter intensément chez le lecteur un processus d’identification ? Rappelez-vous comment Nabokov, parvient dans Lolita à faire d’Humbert Humbert un individu, lui aussi, presque attachant…

 

Je citerai encore un moment de digression où l’humour de Patricia Melo s’en donne à cœur joie. Le maestro a un ami metteur en scène qui, à un moment donné, lui raconte de son travail :

 

« Mettre en scène un opéra, à Palerme », c’est toujours risqué », il lui avait raconté. « Quand on m’invite là-bas, je demande avant toute chose : est-ce que ce sera du Verdi ? Si oui, je refuse. Verdi était originaire de cette région, de Busseto, alors tous les gens nés là-bas écoutent sa musique dès le berceau. Ils connaissent les livrets à la virgule près. Ils connaissent les arias par cœur à l’envers et à l’endroit. Tu n’as idée de ce qu’ils font subir au maestro qui se pointe là-bas. La première rangée de sièges du théâtre est prise d’assaut, et ce n’est pas parce qu’on y voit mieux. Ce qu’ils veulent, c’est être près du maestro, pour lui en faire voir de toutes les couleurs. Ils tapotent sur ton épaule pour te signaler une erreur. Ce n’est pas le bon tempo, là, cammina, maesto. » Certains maestros savent très bien gérer ça. On raconte des anecdotes célèbres sur l’un d’entre eux, qui était mécontent de son ténor, alors il s’est tourné vers une spectatrice assise derrière lui et, sans s’arrêter de diriger, il lui a demandé : « Vous en pensez quoi, de ce ténor ? » Il ne lui a pas laissé le temps de répondre. Il a enchaîné « A me fa cagare ». Et le public de casser du sucre sur le dos du ténor à son tour ! Dans une version d’Aïda, un jeune homme n’a pas chanté le do du début, qui est entré dans la tradition, bien qu’il ne figure pas sur la partition. Ils l’ont hué tant et si bien que, à la fin de la représentation, le chanteur est revenu sur scène avec la partition dans les mains, dans son costume de Radamès : « Vous n’avez qu’à regarder la partition, bandes d’ignares, Verdi n’a jamais écrit ce do. Et tu sais ce que lui public lui a répondu en braillant ? « Verdi a eu tort. Verdi a eu tort. »

 

Superbe, non ?

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
commenter cet article

commentaires

nicolas marchal 16/12/2013 10:26

Tu viens encore de me faire découvrir un auteur ! ça a l'air sacrément bon, en effet...

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives