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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 20:07


Soit l’extrait suivant :

 

            – Vous pensez souvent à la mort ?

            – Oh bien, non, merci. Ca m’avancerait bien de penser à la mort !

– Aujourd’hui, vous y avez tout de même bien pensé.

– Ca c’est vrai, à cause du client.

– Quel client ?

– Celui qu’on promène dans la voiture. C’était mon client.

– Et qu’est-ce qu’il faisait ?

– Ah bien, vous ne savez pas ce qu’il faisait ? vous ne connaissez donc pas le défunt ?

– Ma foi, non.

– Alors… vous suivez l’enterrement… pour votre plaisir ?

– Je suis cet enterrement, mon cher monsieur, en attendant qu’on suive le mien.

– Eh bien, vous n’avez pas des idées gaies.

– Vous trouvez que c’est gai, vous, de mourir ?

– Bien sûr que non, bien sûr que non. Mais vous avez bien du temps devant vous, tout de même.

– Inutile de me flatter. D’ailleurs, vous n’y connaissez rien. Je sais que je vais bientôt mourir et je ne trouve pas ça drôle du tout, monsieur. Songez que chaque instant me rapproche du moment fatal où je deviendrai un cadavre. Chaque instant vous en rapproche aussi, vous monsieur.

– Ne cherchez pas à m’impressionnez, dites donc.

– Et une fois mort, qu’est-ce qui se passe ?

– Ca, je n’en sais rien.

– Comment, ça ne vous fait rien de savoir si vous irez en enfer ou si vous vous réincarnerez dans le corps d’un Patagon…

– Ca, c’est une drôle d’idée.

– Ou si vous disparaîtrez complètement.

– Ca me fatigue bien trop ces histoires-là.

– Vous ne croyez pas à l’enfer ?

– Des histoires de curés !

– Et à la réincarnation ?

– Ca, c’est un grand mot.

– Et à l’anéantissement complet ?

– Je n’en sais rien.

– Il n’y a pourtant pas d’autre hypothèse.

– Ah si, alors, je vais vous la couper, il y en a une autre.

– Je me demande bien laquelle.

– Y a le paradis.

– Vous vous croyez peut-être intelligent, monsieur ? Vous croyez peut-être intelligent de vous moquer d’un vieillard prêt à succomber à l’étreinte de la mort, monsieur !

– Je ne voulais pas vous dire quelque chose de désagréable. Sûr et certain, je ne voulais pas.

– Apprenez, monsieur, que si l’enfer existe peut-être, le paradis n’existe certainement pas.

– C’est bien triste ce que vous dites là.

– Triste et vrai.

– Je me demande comment vous en êtes parvenu à penser des choses pareilles.

– C’est toute ma vie qui m’a amené à penser cela. Et si pourtant, je me trompais ? Si, au contraire, toute ma vie… Vous croyez que ça existe, le paradis ? Je vous demande ça d’homme à homme, je vous demande une réponse franche.

– C’est des histoires de curés ! Ca n’existe pas.

– Ah vous voyez ! et les criminels ! hein, les criminels ? les criminels qui restent impunis durant leur vie. Après, vous croyez qu’il y a une justice, après ?

 

Entendu en suivant un enterrement ? Pas du tout. Lu dans un roman de Raymond Queneau, Les derniers jours (collection Folio). Qui se passe au moment de l’exécution de Landru. Où il nous est également rappelé que le grand boxeur français Georges Carpentier a été mis « queneau-coutte » dans le match du siècle par l’américain Jack Dempsey. Et où l’on découvre les méditations du garçon de café Alfred, un des plus beaux philosophes au quotidien de toute l’œuvre romanesque de Queneau ; c’est sur une de ces méditations que se termine le roman :

 

Les feuilles mortes sont tombées dans la boue et les gens les piétinent en attendant le tramway sous la pluie. Je les regarde à travers la vitre et ça fait de la buée sur le carreau, ma respiration. Une nouvelle année commence. Il y a des anciens, il y a des nouveaux, des vieux, des jeunes, des minces, des gros, des civils, des militaires. Il y en a qui parlent politique et d’autres qui causent littérature ; il y en a qui veulent fonder une petite revue et d’autres qui attrapent des maladies avec les femmes ; il y en a qui s’imaginent déjà tout connaître et d’autres qui ont l’air de ne rien savoir du tout. Moi, je reste là, je leur sers des boissons froides en été, chaudes en hiver et de l’alcool en toute saison. Je ne me mêle de rien et je laisse tout marcher comme ça veut. Les jours passent et les nuis passent aussi et les années et les saisons et l’on pourrait croire que tout continuera toujours à tourner ainsi, comme les consommateurs à venir prendre le crème ou l’apéro quotidien, mais viendra le moment où il n’y aura plus de saisons ni d’années, encore moins de jours ni de nuits, où les planètes auront parachevé leurs révolutions, où les phénomènes n’auront plus de périodes, où tout cessera d’exister. L’univers entier s’évanouira, ayant accompli son destin, comme ici et maintenant s’accomplit le destin des hommes.

 

Magnifique, n’est-il pas ?

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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