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8 juillet 2011 5 08 /07 /juillet /2011 23:42


 Vanya, 42ème rue, la dernière œuvre de Louis Malle, tournée en 1994, est un des plus beaux films réalisés à partir d’une matière théâtrale. Non pas du « théâtre filmé », car le déploiement de l’art cinématographique y est bien plus subtil. Les acteurs sont aperçus l’un après l’autre dans la rue newyorkaise. Tous se dirigent vers un vieux théâtre désaffecté, pour répéter Oncle Vania d’Anton Tchékhov. Ils discutent un peu, puis, gardant leurs vêtements quotidiens, commencent la répétition. Imperceptiblement, on glisse dans la pièce, dans son univers à nul autre pareil. De gros plan en gros plan, le talent de Louis Malle fait le reste… Il faut dire aussi que le cinéaste a bénéficié d’un travail théâtral de plusieurs années du metteur en scène André Grégory avec des acteurs américains de premier plan, dont Wallace Shawn, époustouflant dans le rôle de Vania, Julianne Moore, merveilleuse Eléna, et Brooke Smith, Sonia tout aussi magnifique.

 

Image-Vanya-3.jpg

 

Image Vanya

 

 

Les dialogues américains, à peine resserrés pour les besoins du cinéma, sont de l’excellent dramaturge et scénariste David Mamet. J’ai vu souvent Oncle Vania au théâtre, et l’une ou l’autre fois dans de très belles mises en scène ; jamais pourtant, je n’ai ressenti, comme dans ce superbe film, toute la magie et toute l’humanité de la pièce.

 

Je l’ai donc relue encore. Formidable palette de protagonistes, chacun avec ses frustrations, ses faiblesses, son égoïsme foncier, sa quête désespérée du bonheur, sa résignation finale. Comique cruel de leur affrontement. Génie de la construction dramatique.

 

Que l’on se rappelle la situation et d’abord la constellation familiale un peu particulière des personnages : l’oncle Vania (Voïnitski) vit à la campagne, dans la propriété de sa défunte sœur, avec Maria, sa mère, et Sonia, sa nièce, ainsi qu’avec la vieille nourrice de celle-ci et avec Téléguine, un propriétaire ruiné qui réside là à leurs crochets. Vient de s’installer aussi dans la maison un couple venu de la ville et qui, par son mode de vie, chamboule toutes les habitudes du lieu : Sérébriakov, mari veuf de la sœur de Vania et père de Sonia – c’est un professeur de littérature retraité depuis peu –, et Eléna, sa seconde femme, jeune et très belle. De cette dernière Vania tombe amoureux. Elle attire aussi Astrov, un médecin aux vues « écologistes » (pour utiliser un terme d’aujourd’hui), qui habite non loin de là et qui ne voit pas l’amour désespéré que lui voue Sonia. 

 

Vania regrette de s’être épuisé à gérer le domaine et d’avoir admiré la carrière de son beau-frère qu’à présent il déteste et méprise. Astrov boit trop de vodka et porte sur la conscience la mort d’un patient pendant qu’il l’opérait. Sérébriakov s’ennuie, se plaint de ses rhumatismes et tyrannise toute la maison. Eléna se soumet aux caprices de son mari ; elle recueille les confidences de Sonia et lui promet de sonder Astrov.

 

La montée dramatique conduit vers l’affrontement, au troisième acte, de Vania et de Sérébriakov. Celui-ci, dans son égoïsme aveugle, convoque toute la famille pour proposer que le domaine soit vendu et que l’argent soit placé en actions, ce qui rapporterait plus. Mais Tchékhov fait précéder cette grande scène par des événements qui bouleversent autant Vania et Elena que Sonia. Vania se déclare à Elena qui le repousse ; quand, ensuite, il fait une nouvelle tentative et lui apporte des fleurs, il la trouve dans les bras d’Astrov (il ne la voit pas qui, l’instant d’après, repousse également le médecin). Sonia apprend d’Elena qu’Astrov n’a pour elle aucun intérêt (intensément troublée par Astrov, Elena ne s’intéresse soudain plus guère au destin de la jeune fille). C’est donc écrasés par une charge émotionnelle intense et profondément meurtris, que ces trois personnages entendent les déclarations de Sérébriakov. Le conflit que provoquent celles-ci n’en est que plus violent. Prenez la peine de lire ou de relire tout à l’aise ce grand moment d’écriture théâtrale :

 

VOÏNITSKI. Ce domaine a été acheté, à l’époque, quatre-vingt mille roubles. Mon père n’en a payé que soixante-dix, il est resté vingt-cinq mille roubles de dettes. Maintenant, écoutez… Ce domaine, il n’aurait pas été acheté si je n’avais pas renoncé à mon héritage au profit de ma sœur, que j’aimais profondément. Bien plus, j’ai trimé dix ans comme un bœuf, j’ai remboursé toute la dette…

 

SEREBRIAKOV. Je regrette d’avoir engagé cette conversation.

 

VOÏNITSKI. Si le domaine est libre de dettes, s’il n’est pas ruiné, c’est uniquement grâce à ma peine à moi. Et voilà, maintenant que je suis vieux, on veut me jeter dehors !

 

SEREBRIAKOV. Je ne comprends pas ce que tu cherches !

 

VOÏNITSKI. Vingt-cinq ans durant j’ai dirigé ce domaine, j’ai travaillé, je t’ai envoyé de l’argent, comme le plus scrupuleux des régisseurs, et, pendant tout ce temps-là, pas une seule fois tu ne m’as remercié. Pendant tout ce temps-là – quand j’étais jeune et maintenant – j’ai reçu de toi un salaire de cinq cents roubles par an – un salaire de misère ! – et pas une seule fois tu n’as pensé à m’augmenter ne serait-ce que d’un rouble !

 

SEREBRIAKOV. Ivan Pétrovitch, qu’est-ce que j’en savais, moi ? Je ne suis pas un homme pratique et( je n’y entends rien. Tu aurais pu t’augmenter toi-même autant que tu voulais.

 

VOÏNITSKI. Pourquoi est-ce que je ne t’ai pas volé ? Pourquoi est-ce que vous ne me méprisez pas, vous tous, de ne pas avoir volé ? Ca n’aurait été que justice, et, maintenant, je n’en serais pas réduit à mendier !

 

MARIA VASSILIEVNA (avec sévérité). Jean !

 

TELEGUINE (ému). Vania, mon petit ami, il ne faut pas, il ne faut pas… je tremble… A quoi bon gâcher la bonne entente ? (Il l’embrasse.) Il ne faut pas.

 

VOÏNITSKI. Vingt-cinq ans durant, moi, avec cette mère-là, je suis resté comme une taupe, entre ces quatre murs… Toutes nos pensées, toutes nos émotions, elles t’appartenaient à toi seul. Le jour, nous parlions de toi, de tes travaux, nous étions fiers de toi, nous prononcions ton nom avec vénération ; nos nuits, nous les perdions à lire des revues et des livres que maintenant je méprise profondément !

 

TELEGUINE. Il ne faut pas, Vania, il ne faut pas… Je ne peux pas…

 

SEREBRIAKOV (avec colère). Je ne comprends pas ce que tu cherches.

 

VOÏNITSKI. Pour nous, tu étais un être supérieur, et, tes articles, nous les connaissions par cœur… Mais maintenant mes yeux se sont ouverts ! Je vois tout ! Tu écris sur l’art mais tu ne comprends rien à l’art ! Tous tes travaux que j’aimais, ils ne valent pas un sou ! Tu nous jetais de la poudre aux yeux !

 

SEREBRIAKOV. Messieurs ! Mais calmez-le, à la fin ! Je m’en vais !

 

ELENA ANDREEVNA. Ivan Pétrovitch, j’exige que vous vous taisiez ! Vous entendez ?

 

VOÏNITSKI. Je ne me tairai pas. (Barrant la route à Sérébriakov.) Attends, je n’ai pas fini ! Tu as détruit ma vie ! Je n’ai pas vécu, pas vécu ! Pour tes beaux yeux, j’ai exterminé, anéanti les meilleures années de ma vie ! Tu es mon pire ennemi.

 

TELEGUINE. Je ne peux pas… je ne peux pas… Je m’en vais… (Profondément ému, il s’en va.)

 

SEREBRIAKOV. Qu’est-ce que tu veux de moi ? Et quel droit as-tu de me parler sur ce ton ? Nullité ! Si le domaine est à toi, prends-le, je n’en ai pas besoin !

 

ELENA ANDREEVNA. Je quitte cet enfer à l’instant même ! (Elle crie.) Je ne peux pas tenir une minute de plus !

 

VOÏNITSKI. Perdue, la vie ! J’ai des talents, des dons, du courage… Si j’avais eu une vie normale, j’aurais pu faire un Schopenhauer, un Dostoïevski… Je perds la tête ! Je deviens fou… Maman, je suis désespéré ! Maman !

 

MARIA VASSILIEVNA (d’une voix sévère). Obéis à Alexandre !

 

SONIA (se mettant à genoux devant sa nourrice et se serrant contre elle). Ma petite nounou ! Ma petite nounou !

 

VOÏNITSKI. Maman ! Qu’est-ce que je dois faire ? Non, non, ne dites rien ! Je sais moi-même ce que je dois faire ! (A Sérébriakov.) Tu n’es pas près de m’oublier.

 

Il sort par la porte du milieu.

 

Maria Vassilievna le suit.

 

SEREBRIAKOV. Messieurs-dames, mais qu’est-ce que c’est, à la fin ? Débarrassez-moi de ce fou ! C’est impossible que je vive sous le même toit que lui ! Il habite ici (il indique la porte du milieu), presque à côté de moi… Qu’il aille vivre au village, ou dans les communs, sans quoi c’est moi qui vais déménager, mais rester avec lui dans la même maison, c’est impossible…

 

ELENA ANDREEVNA (à son mari). Nous partons d’ici aujourd’hui même ! Il faut absolument donner des ordres tout de suite.

 

SEREBRIAKOV. Espèce de nullité !

 

SONIA (toujours à genoux, se tournant vers son père ; d’une voix exaspérée, au bord des larmes). Il faut être charitable, papa ! Oncle Vania et moi, nous sommes si malheureux ! (Contenant son désespoir.) Il faut être charitable ! Souviens-toi, quand tu étais plus jeune, oncle Vania et grand-mère, la nuit, ils traduisaient des livres pour toi, ils recopiaient tes papiers… des nuits entières, des nuits entières ! Oncle Vania et moi, on travaillait sans répit, on avait peur de dépenser le moindre sou pour nous-mêmes, on t’envoyait tout… On ne volait pas notre pain ! Ce n’est pas ce que je dis, je ne dis pas ça, mais il faut que tu nous comprennes, papa, il faut être charitable !

 

ELENA ANDREEVNA (avec émotion, à son mari). Alexandre, au nom du ciel, explique-toi avec lui… Je t’en conjure.

 

SEREBRIAKOV. C’est bon, je m’expliquerai avec lui… Je ne l’accuse de rien, je ne lui en veux pas, mais, convenez-en, sa conduite est pour le moins étrange. Si vous y tenez, je vais aller le voir.

 

Il sort par la porte du milieu.

 

ELENA ANDREEVNA. Sois plus doux avec lui, apaise-le…

 

Elle sort à sa suite.

 

SONIA (se serrant contre sa nourrice). Ma petite nounou ! Ma petite nounou !

 

MARINA. C’est rien, ma petite fille. Ils vont crier, les jars, et ils vont se taire après… Ils vont crier – et ils vont se taire.

 

SONIA. Ma petite nounou !

 

MARINA (lui caressant la tête). Tu trembles, comme par temps de gel ! Allons, allons, ma petite orpheline, Il a de la charité, le bon Dieu. Un peu de tilleul ou de tisane de framboise, et c’est fini… Sois pas triste, ma petite orpheline… (Regardant la porte du milieu – la rage au cœur.) Non mais, les jars, qu’ils aillent au diable, avec leurs prises de bec !

 

En coulisse, un coup de feu ; on entend un cri d’Elena Andréevna ; Sonia est prise d’un tressaillement.

 

Ouh, espèce de !...

 

SEREBRIAKOV (entre en courant, titubant de peur). Retenez-le ! Retenez-le ! Il est fou !

 

Elena Andréevna et Voïnitski luttent sur le seuil.

 

ELENA ANDREEVNA (s’efforçant de lui arracher son revolver). Donnez, donnez, on vous dit !

 

VOÏNITSKI. Laissez, Hélène ! Laissez-moi ! (se libérant, il entre en courant et cherche des yeux Sérébriakov. ) Où est-il ? Ah, le voilà ! (Il tire sur lui.) Pan !

 

Pause.

 

Raté ? Encore manqué ? (Avec colère.) Ah, le diable, le diable !... que le diable l’emporet… (Il jette le revolver par terre, et, épuisé, s’assied sur une chaise.)

 

Sérébriakov est abasourdi : Eléna Andréevna s’est adossée au mur – elle se sent mal.

 

ELENA ANDREEVNA. Emmenez-moi d’ici ! Emmenez-moi, tuez-moi, mais… je ne peux pas rester ici, je ne peux pas !

 

VOÏNITSKI (au désespoir). Oh, qu’est-ce que je fais ! Qu’est-ce que je fais !

 

SONIA (doucement). Ma petite nounou ! Ma petite nounou ! 

 

Anton Tchékhov, Oncle Vania, traduit du russe par André Markowicz

et Françoise Morvan, Actes Sud, Collection Babel

 

Ah ! La belle scène de famille ! La scène parfaite, la scène édifiante ! A-t-on jamais, si bien que dans les répliques de Vania, exprimé la frustration de toute une existence coincée dans le formatage familial ? Et quelle montée en intensité, quelle exacerbation de la fantasmatique, quelle poussée jusqu’au paroxysme !

 

« Si j’avais eu une vie normale, j’aurais pu faire un Schopenhauer, un Dostoïevski… ». A qui s’adressent ces doléances ? Au professeur, certes. Mais aussi, mais surtout, à l’image dans le miroir de ce que Vania aurait voulu, aurait dû être selon lui. A son surmoi. De façon exemplaire, Tchékhov indique ici que le vrai dialogue théâtral n’est jamais qu’un demi-monologue ou qu’un monologue déguisé ; que le personnage, au théâtre (comme dans la vie ?), ne parle pas tant à l’autre qu’à lui-même, qu’à son double idéal.   

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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commentaires

machinn 09/07/2011 17:06


Démonstration claire et évidente des tenants et aboutissants d'une grande œuvre théâtrale. Merci pour ce prodigieux coup de cœur envers une littérature qui éclaire ou interroge avec tellement de
justesse les hommes dans les rapports qu'ils ont entre eux.


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