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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 21:21

 

« Le monde est devenu mortellement, absurdement sérieux », a dit Gombrowicz à ses critiques qui l’ont applaudi en le transformant sur-le-champ en écrivain sérieux à mourir.

                   Milan Kundera, Hommage à Arrabal, L’Infini, n°42

 

Trouver davantage comment parler de la littérature sans qu’elle paraisse sérieuse à mourir.

 

Lire en ôtant à la littérature toutes les chapes qu’on lui impose et qui la font paraître sérieuse à mourir.

 

Ecrire pareil, bien sûr…

 

Au diable les poncifs, la construction des mausolées, la littérature bécébégé, le matraquage commercial, la littérature politiquement correcte, les nombrils avantageusement exposés, les papes, les écuries, la mode, le réalisme plat, le romantisme niais, les commentaires tristounets.

 

La fraîcheur et le comique de Don Quichotte, dès qu’on s’enlève de la tête le fatras des commentaires. L’incomparable légèreté de l’écriture de Robert Walser. Kafka à chaque fois nouveau et inépuisable, si l’on oublie tant d’étiquettes dont on l’a plombé. Gayo et ses grimaces au secret bien gardé. Thomas Bernhard aussi musical que magnifique dans ses démolitions. Borges adorablement malicieux, superbement érudit. Stendhal toujours jeune et incroyablement. Tant d’autres où, dès que j’y plonge, le plaisir est là, j’entends le rire et le bonheur d’écrire. Les voilà, mes vrais contemporains, peu importe quand ils sont nés.

 

J’ouvre un livre, un vrai livre, je pars dans un rêve. Et pour répéter ce que je viens de dire : j’entends le rire et le bonheur d’écrire.

 

Alors, en post-scriptum, pour le rappeler encore, ce rire :

 

Si quelqu’un me demandait quelle est la cause la plus fréquente des malentendus entre mes lecteurs et moi, je n’hésiterais pas : l’humour. Je n’étais pas encore depuis longtemps en France et j’étais tout sauf blasé. Quand un grand professeur de médecine a souhaité me voir parce qu’il aimait La Valse aux adieux, j’ai été très flatté. Selon lui, mon roman est prophétique ; avec le personnage du docteur Skreta qui, dans une ville d’eaux, soigne les femmes apparemment stériles en leur injectant secrètement son propre sperme à l’aide d’une seringue spéciale, j’ai touché le grand problème de l’avenir. Il m’invite à un colloque consacré à l’insémination artificielle. Il retire de sa poche une feuille de papier et me lit le brouillon de son intervention. Le don de sperme doit être anonyme, gratuit et (il me regarde à ce moment dans les yeux) motivé par un amour triple : celui pour un ovule inconnu qui désire accomplir sa mission ; celui du donateur pour sa propre individualité qui sera prolongée par le don et, tertio, celui pour un couple qui souffre, inassouvi. Puis, de nouveau il me regarde dans les yeux : malgré toute son estime, il se permet de me critiquer : je n’ai pas réussi à exprimer d’une façon suffisamment puissante la beauté morale de la semence. Je me défends : le roman est comique ! mon docteur est un fantaisiste ! il ne faut pas prendre tout tellement au sérieux ! Alors, vos romans, dit-il méfiant, il ne faut pas les prendre au sérieux ? Je m’embrouille et, soudain, je comprends : rien n’est plus difficile de faire comprendre que l’humour.

         Milan Kundera, Les testaments trahis, Gallimard.

 

Quelques lignes à peine et ce grand professeur de médecine est déjà comme un autre docteur Skreta…

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Une forme du bonheur
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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