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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 20:49

 

Je constitue peu à peu, au hasard de mes lectures, une galerie disparate des figures romanesques qui me plaisent particulièrement (si cela vous tente de la parcourir, cliquez sur la catégorie Personnages un peu plus bas, à droite, sur cette page). J’y ajoute aujourd’hui le savoureux portrait d’un professeur de littérature à l'université que nous offre le narrateur du dernier roman de Nicolas Marchal :

 

Le Professeur. Qui exigeait qu’on l’appelle « Le Professeur ». Qui provoquait des mouvements de foule quand il traversait les couloirs. Dont toutes les secrétaires, toutes les assistantes-chercheuses, toutes les étudiantes, peignées ou non, étaient éperdument amoureuses, et pas discrètement, ça non, en gloussant, en tortillant des fesses, en s’évanouissant presque sur son passage. Le Professeur. Avec ses cheveux voletant autour de son front même quand nulle brise ne remuait les airs. Avec son expression pénétrée de profondeur et ses sourires entendus, qu’il distribuait comme un croupier corrompu distribue des atouts. Avec ses chemises impeccables. Avec sa sale manie d’être à la mode sans avoir trop l’air d’avoir voulu être à la mode. Avec ses étudiants qui le pistaient partout, les garçons se coiffant comme lui, les filles se coiffant comme lui. Avec ses quelques livres sous le bras. Avec sa sale amabilité. Avec sa voiture de collection. Cabriolet. Avec sa thèse creuse publiée chez un grand éditeur. Une pâle réplique d’un de mes chapitres dont je lui avais confié un jour une photocopie. Avec ses livres farauds et ses articles de pacotille. Et surtout, avec sa saleté de saloperie de bigre de nom de dieu de cours à soixante heures, suivi passionnément par plus d’étudiants qu’en comptait la faculté, à tel point que les travées étaient combles, les escaliers, les appuis de fenêtres occupés, tout ça pour quoi, pour une farce, un sous-produit de bazar, une grotesque mascarade ! La littérature volcanique : lire ou vivre Lowry. Littérature volcanique ! Je vous demande un peu ! Sale type de Professeur et ses métaphores vaseuses pour masquer son incompétence ! Son ignorance totale du sujet ! A peine survolé ! Un cours pour midinettes ! Indigne ! Même pas une introduction de cours ! Ça, pour n’y rien connaître à Lowry, il n’y connaissait rien, je peux vous le dire, moi qui étudiais la question des années avant que ce foutu play-boy inculte soit scandaleusement nommé à ce poste et fasse rutiler ses sourires et voleter ses cheveux ! Salaud de Professeur ! Qui jouait les bellâtres à tous les étages de la faculté, qui volait les étudiants aux Honnêtes Ouvriers du Savoir, qui avait obtenu la chaire qui me revenait de droit ! Mes frontières ! Mon territoire !

 

                                   Nicolas Marchal, Agaves féroces, Editions Aden

 

On l’aura tout de suite compris, le portrait est double, le regardeur y est aussi présent que le regardé ; tout autant ou plus encore que du « Professeur », c’est de lui-même que nous parle ce narrateur, médiocre assistant de celui qui a pris place au soleil. Ce discours presque furieux, cette outrancière évocation, sont saturés de la jalousie et du ridicule du personnage, resté dans l'ombre, qui les profère.

 

Après avoir publié sa thèse sur le grand écrivain américain Malcolm Lowry, l’auteur mythique d’Au-dessous du volcan, le Professeur a été nommé à l'une des chaires de littérature. Yves (tel est le prénom du narrateur d'Agaves féroces) consacre également sa thèse à Lowry ; mais il n’en finit pas d’approfondir ses recherches et pas encore, quant à lui, publié ce sésame qui ouvre sur la carrière académique – on devine même rapidement qu’il ne la publiera jamais. Chargé d’un unique séminaire consacré au « thème du plagiat dans l’œuvre de Malcolm Lowry » (joli jeu de miroirs, puisque le même Yves accuse le professeur de l’avoir plagié), il n’a pour public que « de rares étudiants » qu’il avoue détester. Pleins feux à nouveau, non pas tant sur ceux que décrit cet être ultra-complexé mais sur lui-même (on remarquera en passant comment, dans la foulée de cette autre tirade véhémente, se retrouvent ensuite sur le même pied grammatical la secrétaire, la machine à café et les divers professeurs dont notre narrateur est le sbire…) :

 

Des parasites. Des attardés mentaux. Des filles qui ne pensaient que pour retrouver leur peigne. Des garçons qui riaient trop fort. Des corps gras au centre vide. Et surtout, ils brossaient mon cours. Je le savais : douze étudiants étaient inscrits à la rentrée, ils étaient là le premier jour, et ensuite, je n’ai plus rencontré qu’un minuscule Espagnol qui me posait des questions incompréhensibles, une retraitée qui venait « parce que vous avez une belle voix qui me berce », et un jeune type rêvant de devenir lui aussi assistant-chercheur, croyant me lécher les bottes en terminant mes phrases. Il y avait aussi la secrétaire, qui me faisait sans cesse remplir toutes sortes de papiers, la machine à café qui n’avait jamais de sucre et qui se débrouillait pour tacher ma chemise, les professeurs principaux qui ignoraient jusqu’à mon existence et dont je devais corriger les copies d’examen tandis qu’ils donnaient des conférences à Paris, Moscou, Berlin, Alexandrie. Alexandrie, parfaitement, les salauds.

 

Nous n’en sommes qu’aux premières pages du roman. Je ne dirai rien des aventures que va connaître Yves, pas plus que je ne révélerai le destin que Nicolas Marchal réserve au « Professeur ». Mieux vaut vous précipiter sur ce nouveau roman de l’auteur des Conquêtes véritables et de La Tactique katangaise. Plus encore que dans ses deux premiers livres, le cocasse des situations provoquées par les obsessions, sinon le délire mental du narrateur, vous entraînera vers un séisme final aussi extravagant que réjouissant.

 

J’ajouterai seulement que l'histoire ne se déroule pas dans l’université belge qui emploie Yves et le « Professeur" mais dans un petit village du sud de la France où leur passion de Malcolm Lowry les a conduits. C'est qu le décor de ce village leur paraît ressembler à celui du roman de Lowry… J’arrête, j’en dis trop. Le livre de Nicolas Marchal est évidemment truffé de références à l’écrivain américain, ainsi qu’au film que John Huston a tiré d’Au-dessous du volcan. De quoi ajouter à sa belle singularité : si ce roman se sert sans vergogne du registre du comique, il plonge sans cesse également dans une érudition foisonnante ;  magnifique mélange de genres qui ajoute encore à son originalité.

 

Un dernier mot. Ce qui me fascine chez Nicolas Marchal, c’est sa pratique romanesque de la dérision – ou, plus précisément, de l’autodérision, puisque ses trois romans sont écrits à la première personne. Une pratique dont on ne trouve guère d'équivalent dans notre littérature actuelle - à l'exception de Benozigio, que j'évoquais récemment ; mais qui d'autre ? Vaguement ridicules ou totalement (c’est le cas du malheureux Yves), tous ces personnages de Marchal n'en finissent pourtant pas moins par générer une évidente empathie : grand art d’un romancier chez lequel la charge burlesque n’exclut en aucune façon une forme de tendresse.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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