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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 15:49

 

A partir de 1948 et pendant une dizaine d’années, Vladimir Nabokov a donné des cours de littérature à l’université de Cornell dans l’Etat de New York (voir mon billet du 9 septembre). Il les préparait minutieusement et, se refusant à toute improvisation, il lisait ses notes à ses étudiants. Il fit d’ailleurs de même pour toutes les interviews : il fallait lui envoyer les questions et c’est par écrit qu’il répondait ; lorsque Bernard Pivot obtint de lui qu’on lui consacre une émission d’Apostrophes, l’auteur de Lolita imposa de pouvoir lire ses réponses – elles étaient cachées derrière une pile de livres mais personne n’était dupe ; ce qui n’empêcha pas cette émission d’être passionnante, tant l’écrivain était un personnage exceptionnel. Pourquoi cette volonté de ne pas répondre en direct ?

 

Je pense comme un génie, j’écris comme un auteur distingué et je parle comme un enfant (…) Si j’essaie d’amuser les gens en contant une anecdote, toutes les deux phrases, je dois revenir en arrière pour des ratures et des insertions orales. 

                        Partis pris, coll. 10/18, traduit de l’américain par Vladimir Sikorski

 

Voilà qui est pour nous tout bénéfice aujourd’hui : les réponses aux interviews sont précises, pesées, argumentées et donc toujours captivantes. Quant au texte des cours, il a également été édité – Nabokov ne le souhaitait pas mais Vera, sa femme, n’a retrouvé que par la suite le papier où il l’avait indiqué – ; comme l’écrivait un chroniqueur, il s’agit là d’un véritable manuel de « savoir-lire ».  

 

Nabokov était un lecteur attentif et minutieux et c’est cette même attention, cette même minutie qu’il exigeait de ses étudiants. Ainsi, pour l’Ulysse de Joyce, il leur demandait de pouvoir retracer avec précision le trajet de Bloom dans Dublin :

 

Pour Ulysse, ils devaient connaître la carte de Dublin. Je crois vraiment qu’il faut insister sur le détail particulier : les idées générales peuvent se débrouiller toutes seules. Ulysse est sans aucun doute une œuvre d’art divine et elle continuera à vivre malgré les nullités savantes qui tentent d’en faire un ramassis de symboles ou de mythes grecs. J’ai, une fois, donné une très mauvaise, ou assez mauvaise note à un étudiant simplement parce qu’il avait utilisé pour ses chapitres des titres empruntés à Homère sans même prêter attention aux allées et venues de l’homme en mackintosh marron. 

                        Partis pris

 

Qui est cet homme au mackintosh marron qui apparaît – à deux reprises, si je me souviens bien (et si ma propre lecture d’Ulysse a été assez attentive !) –au cours des pérégrinations de Bloom dans sa ville ? C’est Joyce lui-même, prétend Nabokov ; tel Hitchcock dans ses films, l’auteur s’est amusé à apparaître furtivement de la sorte au cœur de son roman.

 

Un autre commentateur, le délicieux espagnol Julian Rios n’hésite pas, dans son Chez Ulysse, à faire débattre sur la question ses personnages – lesquels discutent d’ailleurs sur le roman de Joyce tout au long du livre, une superbe manière de donner des points de vue différents sur cette œuvre elle-même protéiforme ; et l’un d’eux a emporté avec lui un ordinateur, à savoir, bien sûr, un mac :

 

   Le mystérieux inconnu à l'imperméable marron, dit B. Qui peut bien être ce grand type avec le macintosh ?

   L'homme au macintosh, dit A. Ou Macintosh tout court, ainsi qu'il apparaîtra dans la note nécrologique de l'Evening Telegraph.

   Qui est « l'homme au macintosh » ? s'interrogea C, voilà l'un des mystères d'Ulysse. Qui est-il ? se demandera Bloom à l'issue de son odyssée.

   Peut-être Joyce a-t-il emporté son mystère dans sa tombe, dit B.

   Le professeur Nabokov et bien d'autres croient qu'il s'agit là d'une apparition à la Hitchcock de Joyce lui-même, avança A, une visite incognito de l'auteur à son œuvre.

   Bloom, en précisant que l'inconnu est le numéro 13 dans la liste des assistants à l'enterrement de Dignam, dit B, en viendra à penser qu'il s'agit de la Mort.

   L'homme au macintosh est véritablement « l'homme invisible », dit C, car ce que l'on voit vraiment de lui, c'est son imperméable. Et le fait que sa première apparition et disparition se produise durant l'épisode d' « Hadès » me semble tout à fait opportun, puisque Hadès, comme nous l'a déjà expliqué le professeur Jones, signifie en grec « l'invisible ».

   L'homme au macintosh, dit A, porte aussi la « cape d'invisibilité ».

   Il s'agit maintenant de corriger le nôtre, d' « homme au macintosh », dit le professeur Jones en se retournant vers l'individu impassible, parce que dans les « Correspondances », il ne désigne pas l'homme au macintosh sous la rubrique Hadès.

   C'était Hadès, l'homme au macintosh ? demanda A.

   Était-ce Personne, demanda C, l'ombre d'une ombre au royaume d'Hadès ?

   Qui était l'homme au macintosh ? demanda B.

   Sur l'écran du Macintosh brilla, tout noir, un grand point d'interrogation. 

 

Julian Rios, Chez Ulysse, traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan

et Geneviève Duchêne, éditions Tristram

 

Mais revenons à la minutie de Nabokov. Le long commentaire qu’il donne de La métamorphose de Kafka est de ce point de vue exemplaire et passionnant. Il détaille la nouvelle, séquence par séquence, dresse le plan de l’appartement de la famille Samsa et s’interroge également sur la nature exacte de l’insecte dans lequel Gregor se réveille un beau matin, ce qui l’amène à une découverte amusante :

 

Quel est donc exactement cet « insecte » en lequel le pauvre Gregor, le minable voyageur de commerce, s’est si soudainement transformé ? Il appartient, à l’évidence, à l’embranchement des arthropodes, auquel appartiennent les insectes, les araignées, les mille-pattes et les crustacés. Si ces « nombreuses pattes » mentionnées au début signifient plus de six pattes, alors Gregor ne serait pas un insecte d’un point de vue zoologique. Mais il me semble qu’un homme se réveillant sur le dos et découvrant qu’il possède jusqu’à six pattes vibrant dans l’air peut avoir le sentiment que le nombre de six suffit à justifier le terme de « nombreuses ». Nous supposons par conséquent que Gregor a six pattes, qu’il est un insecte.

Question suivante : quel insecte ? Les commentateurs disent « un cafard », ce qui, bien entendu, est complètement stupide : un cafard est un insecte de forme plate, avec de grosses pattes, et Gregor est tout ce que l’on veut sauf plat ; il est convexe des deux côtés, ventre et dos, et ses pattes sont petites. Il ne s’apparente au cafard que par un seul trait : il est de coloration brune. C’est tout. A part cela, il a un formidable ventre convexe divisé en segments et un dos arrondi et dur qui suggère des élytres. Chez les scarabées, ces élytres dissimulent de petites ailes fragiles, qui peuvent être éployées et sont alors à même de soutenir le scarabée au long de kilomètres et de kilomètres d’un vol maladroit. 

 

                        Vladimir Nabokov, Littératures, traduit de l’américain par Hélène Pasquier

et Marie-Odile Fortier-Masek, collection Bouquins, éditions Robert Laffont

 

Nous y voilà ! Gregoir Samsa peut voler et, s'il en était conscient, il pourrait même, précise Nabokov dans une interview, s’enfuir par la fenêtre !

 

C’est un scarabée bousier avec des élytres, et ni Gregor ni son créateur ne se sont rendu compte que, lorsque la bonne nettoyait la chambre en laissant la fenêtre ouverte, il aurait pu s’envoler, s’échapper et aller rejoindre les autres bousiers insouciants pour rouler avec eux sa petite boule de fumier sur les chemins de campagne.

                        Partis-pris

 

Certains diront peut-être que Nabokov coupe les cheveux (les pattes d’insectes ?) en quatre. Je pense plutôt qu’il nous fait approcher le texte au plus près et rêver sur lui plus longuement qu’on ne le fait la plupart du temps. Ce regard auquel rien n’échappe ne rappelle celui d’une de mes poésies préférées, celle de Francis Ponge ?

 

Puis, prolongeant sa réflexion sur le fait que le scarabée Gregor n’a jamais découvert « qu’il avait des ailes sous la dure carapace de son dos », Nabokov ajoute encore :

 

… c’est là, de ma part, une fort jolie observation, que vous pourrez garder à tout jamais au fond de vos cœurs ; il y a des Gregor, des Jean et des Jeanne, qui ne savent pas qu’ils ont des ailes. 

                        Littératures

 

N’en reste pas moins, et cela recadre parfaitement les choses, que

 

Gregor est un être humain sous un déguisement d’insecte ; sa famille est composée d’insectes déguisés en humains. »

                        Parti pris

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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commentaires

nicolas marchal 05/10/2011 11:32


je pense que tu adorerais "Dublinesca" de Vila-Matas...


Sylvie 27/09/2011 14:26


Moi aussi je me suis longuement demandé quelle genre de bestiole était-ce là. Et j'avais aussi exclu le cafard souvent cité, pour les mêmes raisons. Pour autant, je n'avais pas réussi à l'imaginer
s'envolant. Merci Paul, c'est chose faite....


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