Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 23:06

 


Je n’ai jamais été un adepte de la course à pied. Tout comme je n’ai jamais été particulièrement admiratif de ce genre de pratique sportive. Mais cela ne m’a empêché de lire d’une traite, il y a un jour ou deux, l’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (coll. 10/18) d’Haruki Murakami.

 

(Une fois encore, la traduction du titre est fantaisiste. Dans sa postface, le romancier japonais indique que la traduction littérale de son livre serait : Ce dont je parle quand je parle de courir ; les fans – dont je suis – de Raymond Carver, le merveilleux écrivain américain dont Murakami est un des traducteurs japonais, auront reconnu un décalque et un hommage au titre What we talk about when we talk about love, traduit en français sous le titre un peu insipide Parlez-moi d’amour (Le livre de poche biblio). Mais ne vous arrêtez surtout pas à ce titre français insipide, car ce recueil de nouvelles de Carver, tout comme d’ailleurs l’ensemble de son œuvre, est une pure merveille. Ai-je déjà parlé de Carver sur ce blog ? Non, je ne pense pas. Il faudra que je le fasse tôt ou tard, je lui dois des heures de lecture et de relecture passionnantes. Mon ami André Major, romancier et essayiste québécois, m’a longuement décrit, au cours des belles conversations qui furent les nôtres à Montréal il y a déjà un an de cela, la constellation d’auteurs que forment selon lui – et il a raison – Maupassant, Tchékhov, Simenon, Carver : même type de réalisme, intérêt pour la même petite ou moyenne bourgeoisie en mal d’être, même regard au laser. Mais revenons au livre de Murakami.)

 

L’auteur nous y raconte longuement sa pratique de la course à pied, sa participation à divers marathons (et même sa participation au Japon, en 1996, à un ultra-marathon de 100 kilomètres !), puis son passage au triathlon (course à pied, natation, cyclisme). Mais ce qui constitue à mes yeux le plus passionnant de l’ouvrage, ce sont les rapports qu’à plusieurs reprises il établit entre son entrainement quotidien et l’écriture de ses romans. Ceci, par exemple :

 

   En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser ? Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important ? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée ? Jusqu’à quel degré dois-je prendre conscience du monde extérieur et jusqu’à quel degré est-il bon que je me concentre profondément sur mon monde intérieur ? Jusqu’à quel point dois-je être confiant en mes capacités ou douter de moi-même ? Je suis sûr que lorsque je suis devenu romancier, si je n’avais pas décidé de courir de longues distances, les livres que j’aurais écrits auraient été extrêmement différents.

                        (Traduit du japonais par Hélène Morita)

 

Et puis, cette longue digression – mais on verra vite que ce n’est pas du tout une digression :

 

   Chaque fois que l’on m’interviewe, on me demande : « Quelle est la qualité la plus importante que doit posséder un romancier ? » La qualité la plus importante pour un romancier… ? C’est tout à fait évident : le talent. Peu importe que vous soyez plein d’enthousiasme ou que vous fassiez énormément d’efforts pour écrire, si vous êtes vraiment dépourvu de talent littéraire, vous ne serez jamais un romancier. Il s’agit là davantage d’une condition préalable que d’une qualité nécessaire. Si vous n’y mettez pas d’essence, la plus fabuleuse des voitures ne roulera jamais.

(…)

   Si on me demande quelle est la deuxième qualité importante pour un romancier, je réponds sans hésitation : la concentration. La capacité à concentrer le talent limité que l’on possède sur ce qui est essentiel à tel ou tel moment. Si l’on en est dénué, on sera incapable d’accomplir quelque chose de valable. A l’inverse, une véritable concentration permet de compenser un talent capricieux ou même insuffisant. De manière générale, je me concentre sur mon travail trois ou quatre heures chaque matin. Je m’assois à ma table et me mobilise totalement sur ce que je suis en train d’écrire. Je ne vois rien d’autre, je ne pense à rien d’autre.

   (…)

   Après la concentration, la qualité la plus importante pour un romancier est la persévérance. Si vous vous concentrez sur votre texte trois ou quatre heures par jour et qu’au bout d’une semaine vous vous sentez fatigué, cela signifie que vous ne serez sans doute pas capable d’écrire une œuvre d’une certaine longueur. Ce que doit rechercher un écrivain – du moins celui qui désire écrire un roman –, c’est l’opiniâtreté, la capacité de se concentrer chaque jour durant six mois, ou un an, ou deux ans. Faisons une comparaison avec la manière de respirer. La concentration consiste à retenir profondément son souffle, alors que la persévérance est l’art de respirer lentement, sereinement, en conservant en même temps l’air dans ses poumons. Tant que vous n’êtes pas capable de trouver un équilibre entre les deux opérations, il vous sera difficile d’écrire des romans, de manière professionnelle, sur une longue durée. Continuer à respirer tout en retenant sa respiration.

   Heureusement ces deux aptitudes (la concentration et la persévérance) sont bien distinctes du talent, puisqu’elles peuvent s’acquérir et s’affûter avec des exercices. On apprend naturellement concentration et persévérance quand on s’assoit chaque jour à sa table et qu’on s’exerce à se mobiliser sur une question. Un travail très semblable à l’entraînement musculaire dont je parlais plus tôt. On doit sans cesse transmettre l’objet de sa concentration à son corps, on doit être certain que ce dernier a profondément assimilé l’information nécessaire afin de pouvoir écrire quotidiennement, sans un jour de congé, et de se concentrer sur le travail en cours. Et progressivement on étend les limites de ses capacités. Presque insensiblement, on place la barre plus haut. Une opération du même genre que le jogging pratiqué chaque jour pour renforcer ses muscles et développer un physique de coureur. Ajoutons-y un stimulus et persévérons. Un stimulus et de la persévérance. La patience est indispensable dans cette entreprise, bien sûr. Mais la récompense sera au rendez-vous.

 

De l’écriture comme une pratique physique incessante et répétée. Evidemment. Mais lisons plus loin ce qu’écrit ici un romancier qui sait de quoi il parle (certains de ses romans – les plus beaux, je pense – font entre six cents et neuf cents pages) :

 

Le grand écrivain de romans noirs Raymond Chandler a un jour avoué, dans sa correspondance privée, que même s’il n’écrivait rien il s’obligeait à s’asseoir à sa table chaque jour sans exception, un certain nombre d’heures, et à demeurer là, seul, la conscience en éveil. Je comprends bien quel était son objectif. Grâce à ce dressage sévère, Chandler se donnait la force musculaire nécessaire à son travail d’écrivain professionnel et renforçait tranquillement sa volonté. Il ne se dérobait pas à cet entraînement quotidien.

(…)

Le processus tout entier – s’asseoir à sa table, focaliser son esprit à la manière d’un rayon laser, imaginer quelque chose qui surgisse d’un horizon vide, créer une histoire, choisir les mots justes, l’un après l’autre, conserver le flux de l’histoire sur les bons rails –, tout cela exige beaucoup plus d’énergie, durant une longue période, que la plupart des gens ne l’imaginent. Même si le corps n’est pas en mouvement, à l’intérieur de soi s’opère une dynamique laborieuse et exténuante. Chacun de nous, bien entendu, se sert de son esprit quand il réfléchit. Mais les écrivains endossent un équipement qu’on appelle l’« histoire » ou le « récit » et c’est ainsi vêtu qu’ils pensent avec leur corps entier ; pour l’écrivain, ce travail nécessite qu’il mette en œuvre toute son énergie physique et bien des fois qu’il aille jusqu’à se surmener.

 

Et ceci encore, qui situe très exactement l’exigence, qui place la barre là où elle doit être placée. Tout comme le marathonien ne court pas pour vaincre mais répondre au défi qu’il s’est lancé à lui-même, le romancier sait si son roman correspond à ce qu’en son for intérieur il s’était fixé comme mesure :

 

Peut-être le nombre d’exemplaires vendus, les prix littéraires, les critiques élogieuses sont-ils des critères apparents qui fixent la réussite dans le domaine littéraire, mais rien de tout cela ne compte véritablement. L’essentiel est de savoir si vos écrits ont atteint le niveau que vous vous êtes assigné. Une chose difficile à expliquer. Aux autres, vous pouvez toujours fournir une explication appropriée. A vous-même, impossible de mentir. En ce sens, écrire un roman ou courir un marathon, voilà deux activités qui se ressemblent. Chez les créateurs, il existe une motivation intérieure, une force calme qu’il n’est pas du tout nécessaire de confronter à des critères extérieurs.

 

De quoi, le devenir, en fin de compte, admiratif de cette pratique sportive qu’est la couse de fond… Me revient en mémoire un roman anglais lu il y a longtemps, La solitude du coureur de fond d’Alan Silitoe, dont Tony Richardson avait tiré un film qui eut à l’époque un certain succès. A relire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
commenter cet article

commentaires

nicolas marchal 06/05/2011 09:55


Fascinant... Je vais m'y replonger... Au fait, savais-tu que sa "ballade de l'impossible" venait d'être adapté au cinéma ? Aucune idée de la qualité du film, mais...


Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives