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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 11:37

 

Bonheur, un peu plus tard, de retrouver à New York notre vieil ami le metteur en scène Moshe Yassur, grand spécialiste du théâtre yiddish et israélien et d’Ionesco. Belle conversation sur la fonction du théâtre et les rapports entre metteur en scène et auteur.

 

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Ceci, à propos de notre ami. Jeune metteur en scène en Israël, après avoir été à Paris l’assistant de Jean-Marie Serreau, il monta un jour d’Ionesco Jacques ou la soumission et fut littéralement fusillé par la critique théâtrale des quotidiens. Or, il advint que quelques jours plus tard Ionesco arriva en Israël et manifesta  le désir de voir ce spectacle, bien que ses hôtes s’efforcent de l’en dissuader. Entouré par ceux-ci qui faisaient discrètement la moue, il se présenta donc au théâtre où la pièce était montée par notre ami, assista à la représentation et déclara aussitôt après que c’était la meilleure mise en scène de Jacques ou la soumission qu’il avait vue. Le Maître avait parlé : dès le lendemain, certains des critiques qui avaient descendu le spectacle relatèrent dans leur journal respectif combien Ionesco avait apprécié la « très remarquable » mise en scène de Moshe Yassur…   

 

Il y a quelques années, dans Abraham et la femme adultère, récit dans lequel j'ai pris grand plaisir à fusionner à de la fiction quelques événements de mon histoire familiale en espérant qu’aucun chat, comme on dit, n'y retrouve ses jeunes, Moshe avait fait une courte apparition à la fin d’une séquence que certains de mes amis avaient tenue pour fictive. Qu'ils se détrompent. Autocitation un peu longue d’un extrait de cette histoire qui pour l'essentiel se passe en 1923 : nous sommes presque à la fin du récit ; les personnages respectivement surnommés par leurs amis Abraham (son vrai nom est Alphonse Beulemet) et la femme adultère (laquelle  en réalité s’appelle Marie-Madeleine Gréban de Saint-Germain) du fait de leur ressemblance avec ces figures bibliques représentées sur deux tableaux disposés côte à côte dans le salon de mes grands-parents, connaissent une beau mariage d’amour mais la jalousie d’Abraham provoque le divorce ; Abraham rencontre alors à l’hôtel Métropole de Bruxelles une milliardaire américaine excentrique du nom de Sarah Fox ; laquelle termine à ce moment le tour des capitales de l’Europe ; dans chacune de ces capitales, elle a réalisé le portrait d’un modèle masculin qui l’attirait particulièrement ; dès qu’elle aperçoit Abraham, elle décide, non seulement qu’il sera son portrait bruxellois mais aussi son prochain mari ; or, Sarah Fox est une femme à laquelle rien ni personne ne résiste :  

  

   Une semaine après leur rencontre et alors que le portrait d’Abraham réalisé par Sarah Fox était à peine sec, la milliardaire et son nouvel amant et futur mari embarquèrent à Rotterdam sur le Virginian, le grand paquebot transatlantique à bord duquel jouait, dans le salon des premières classes, le célèbre pianiste Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, celui-là même dont Alessandro Baricco a superbement vanté les mérites.  

   En quelques heures, Abraham avait pris sa décision. Oui, il suivrait Sarah en Amérique ; oui, il l’épouserait, dès que le divorce avec Marie-Madeleine serait prononcé et peu lui importait que ce prononcé fût à ses torts car il était clair que son départ, au vu de tous et de chacun, en compagnie de sa nouvelle bien-aimée pèserait lourd dans le jugement. Il contacta mon père pour que celui-ci devînt son avocat. Mais Charles Emond était un homme de convictions et de principes : fervent catholique, jamais il n’accepta, de toute sa vie professionnelle, de plaider une affaire de divorce. Abraham se tourna alors vers une autre connaissance : celle-ci s’occuperait de tout et le tiendrait au courant, là-bas, à New York, de l’évolution du procès. Puis il alla trouver Veuillot : l’agent de change se chargerait de la vente de tout son patrimoine, mobilier et immobilier, et lui en ferait parvenir le solde, via une banque américaine.   

   Mais quoi ! N’était-il donc pas conscient, cet homme devenu imprévisible, que s’embarquer ainsi dans un nouveau mariage, c’était aller également au-devant de nouvelles et terribles affres de jalousie ? Ne voyait-il pas que Sarah Fox avait un caractère autrement trempé que Marie-Madeleine et qu’à la première scène qu’il lui ferait, sa carrière de cinquième mari de la milliardaire prendrait aussitôt fin ? Et où était passée sa si récente et si ferme résolution de ne plus s’offrir que des amours passagères ? Comment croire, d’ailleurs, que lui qui n’avait franchi que deux fois les frontières de notre patrie bien-aimée pût décider sur un coup de tête d’une émigration sans retour ? Sa pratique de l’anglais n’était-elle pas d’une indigente pauvreté (celle qu’avait Sarah Fox du français étant pire encore, leurs conversations étaient pour le moins surprenantes) ? Et la connaissance qu’il avait de la société new-yorkaise n’était-elle pas nulle ? Quelques amis, dont mon grand-père, essayèrent de le raisonner mais ce fut peine perdue. Eh bien, se dirent-ils très prosaïquement, au moins aura-t-il tout l’argent qu’il désire et pourra-t-il s’offrir toutes les folies du monde. Qu’il en profite le temps qu’il pourra en profiter !

   Le bonhomme en profita longtemps. Quelques jours à peine après son arrivée à New York, Sarah Fox mourut subitement d’une rupture d’anévrisme. Un document qu’elle avait fait établir la veille par son notaire léguait toute sa fortune à Abraham. Quelques mois plus tard, on apprit qu’il avait quitté New York pour s’installer à l’autre bout du monde, en Nouvelle Zélande, où il avait acheté une île dans un cadre paradisiaque. Sans se soucier de ce qui se passait sur le reste de la planète, il y resta jusqu’à sa mort, qui survint peu après la seconde guerre mondiale.

   Il y a une dizaine d’années, j’ai fait avec Maja et nos deux enfants, Kristof et Suzanne, un long voyage aux Etats-Unis. Après être restés à New York, nous avons loué une voiture pour visiter les Etats environnants. Il y avait deux choses que nous voulions voir absolument : à Providence, dans l’Etat de Rhode Island, la maison natale de Howard Phillips Lovecraft, dont Kristof était un amateur inconditionnel ; au Musée des Beaux-Arts de Pittsburgh, en Pennsylvanie, la salle Sarah Fox.

   J’y suis entré le cœur battant. Retrouverais-je dans le portrait d’Abraham une fidèle réplique du personnage du tableau de mon enfance ? Et combien j’étais curieux de découvrir les vingt-et-un autres tableaux réalisés par la milliardaire dans les vingt-et-une autres capitales de l’Europe des années vingt ! Hélas, nous dûmes déchanter. Si Sarah Fox avait certainement été un personnage hors du commun, sa peinture, elle, était plus que médiocre, c’étaient de véritables croûtes. A cette triste constatation, il fallut en ajouter une autre : Sarah Fox s’était crue influencée par la technique du cubisme, un cubisme qu’elle avait utilisé de façon pathétiquement gauche et inintéressante. Le tableau n° 22, portant pour titre Alphonse BeulemetBrussels, montrait une vague silhouette désarticulée et striée de lignes verticales et horizontales, aux couleurs criardes et au mauvais goût absolu. Les vingt-et-un autres tableaux étaient à l’avenant.

   Ceci encore : ma fille, qui était sortie du musée un peu avant nous, fut brusquement interpellée : « Botticelli, what are you doing here ? » Prodigieux hasard, quand tu t’actives ! C’était notre ami Moshe Yassur, le metteur en scène new-yorkais, également de passage à Pittsburgh, et, quelques instants plus tard, nous devisions tous joyeusement. Botticelli ? Ah ! mon cher grand-père, toi qui, en septembre 1923, refusais d’admettre, avec d’autres convives, que telle ou telle jeune fille de vos connaissances pût ressembler à un personnage du peintre florentin, si tu avais vu ton arrière-petite-fille et la magnifique chevelure châtain clair lui tombant en cascade dans le dos, je veux croire que toi aussi, tu l’aurais appelée par ce surnom qu’utilise notre vieux pote américain chaque fois qu’il la revoit...

 

    Paul Emond, "Abraham et la femme adultère", dans L'homme aux lunettes blanches,

    Editions La Muette

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Actualités
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