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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 08:32

 

Je reviens encore à Paul Willems. Il y a un peu plus de trois ans, la revue Indications (voir le site de l’association www.indications.be) lui consacrait un numéro spécial à l’occasion du centenaire de sa naissance. Voici, ci-dessous, le texte de ma contribution. J’essaie notamment de dire tout ce que je dois à ce très grand écrivain (Missembourg, dont il est fait mention à plusieurs reprises, est le nom de la vieille maison, entourée d’un grand parc, où il habitait, non loin d’Anvers) :

 

C’est comme si c’était hier et pourtant il y a de cela vingt-six ans. Nous sommes assis dans la bibliothèque de Missembourg, de part et d’autre du feu à bois qui diffuse une délicieuse chaleur – j’écris exprès le mot délicieux, c’est un mot qu’il aimait utiliser. La pluie bat la fenêtre, les ombres des grands arbres du jardin s’agitent au dehors. Il me parle du manuscrit de Plein la vue que j’ai osé lui faire lire. Il me dit pourquoi il l’aime, il me fait aussi des critiques précises, techniques, essentielles. Il parle lentement, sa voix est délicieusement amicale. De temps à autre, il s’arrête, réfléchissant à ce qu’il veut me dire encore. Et au beau milieu d’un de ces silences, je réalise que je suis en train de recevoir un don d’une valeur exceptionnelle. Avec une immense générosité, le grand écrivain que j’admire tant offre à l’écrivain débutant le sésame que jamais il n’aurait osé espérer. Ce qu’il lui offre, c’est un droit d’entrée : sois le bienvenu parmi ceux qui écrivent. Quand, par la suite, il m’est arrivé de douter, j’ai repensé à ce moment-là. Ce moment que je souhaite à ceux qui, à leur tour aujourd’hui, se destinent à l’entreprise délicieuse, mais terriblement exigeante – j’écris exprès le mot terriblement, terrible est un autre mot qu’il aimait utiliser – de bâtir en tissant des phrases de grands châteaux imaginaires, des cathédrales de brume. Merci, très cher Paul. Mon vieux Paul, comme, par la suite, quand nous nous sommes connus davantage, je t’ai souvent nommé affectueusement. Grand Paul, comme disaient mes enfants.

 

Ce monde tu nous as laissé, le monde de Paul Willems ! Oh oui ! c’est vraiment tout un monde ! Constellé d’illuminations, au sens précis et fabuleux immortalisé par celui que tu nommais « Rimbaud l’incomparable ». Transcription des moments où la beauté et le mystère des choses vous sautent aux yeux, vous étreignent la gorge, vous font suffoquer. Fulgurance de débris de paradis. « Toute ma vie, écris-tu dans Théâtre et silence, j’ai connu de tels ravissements. »

 

Mais tu indiques aussitôt que le mot ravissement prête à confusion. « Dans ravissement, il y a guirlande de roses. Or, s’il arrive que ces moments nous ‘ravissent’, ils suscitent aussi vertiges et effroi. » Ce n’est plus alors la beauté du monde qui vous étreint, c’est la nuit silencieuse qui vous enserre de partout, la nuit où le bord du gouffre s’approche à grands pas. Ces moments où, comme le dit Josty dans La Ville à voile, « la bête velue se colle à vous ».

 

Le ravissement devant la splendeur d’un horizon, d’un étang, d’un arbre, d’un fin coquillage presque transparent, d’une rose ; l’intensité du bonheur et du plaisir. Une voix amie. La beauté des yeux d’une femme. La splendeur de la rencontre amoureuse (il y aurait une étonnante petite anthologie à faire à travers tout ton théâtre des scènes où les jeunes gens se découvrent et s’approchent).

 

Et, à l’inverse, les vertiges et l’effroi, défilé de fantômes nocturnes, perception d’un abîme sans fin, hurlement d’un chien dans la nuit ; l’intensité de la peur et du malheur. « Et puis nous retournons vers l’autre nuit, celle du sommeil où nous attendent d’autres chiens. »

 

Toujours dans Théâtre et silence, tu soulignes : « Ces moments ne peuvent être que célébrés et jamais – heureusement – expliqués. » Et tu ajoutes : « Depuis des millénaires, c’est cela qui nous importe. Je crois que finalement rien d’autre ne vaut la peine d’être écrit. »

 

Une autre fois encore dans la bibliothèque de Missembourg. Tu parles de ton refus d’une littérature dite engagée, soumise à l’une ou l’autre idéologie. Soudain, tu te lèves et tu saisis sur un rayon un livre usé pour avoir été ouvert tant et tant de fois, l’Anthologie de la poésie chinoise classique de Paul Demiéville. Tu me lis un bref poème de Li Po, ce poète du 8° siècle auquel tu voue une affection toute particulière :

« J’aime le maître Mong.

      Connu du monde entier pour son charmant génie.

   Dès sa tendre jeunesse, il renonçait aux chars et chapeaux officiels ;

      Vieillard aux cheveux blancs, il se repose auprès des pins et des nuages.

  Quand, sous la lune, il boit, souvent le dieu le grise.

      Il adore les fleurs, et ne sert pas son prince.

  Comment lever les yeux vers ce sommet sublime ?

     Nous saluons d’en bas son parfum délicat. »

Tu lèves la tête, tu me regardes, tu  reprends : « Il adore les fleurs, et ne sert pas son prince. » Et tu ajoutes quelque chose comme : « Tu sais, c’est ma seule morale d’écrivain. » Mon vieux Paul, mon maître Mong.

 

Ton ravissement devant la splendeur de la rose. Perfection de l’harmonie. Mais aussi devant la ruine, le déchet. Beauté du débris. Tu aimais emmener tes amis à un endroit insolite et un peu à l’écart dans le port d’Anvers. Une sorte de terrain vague au bord de l’eau que tu appelais la plage aux anguilles –une partie de ta pièce du même nom s’y déroule. Le sol était jonché de bouteilles en plastique, de bouts de bois et autres rebuts rejetés par le fleuve. Soudain, tu te penchais vers un objet apparemment insignifiant, le prenais dans tes doigts et le regardais longuement.

 

Pour l’anniversaire de tes 70 ans, Maja et moi t’avions offert un livre sur Kurt Schwitters, cet artiste dadaïste allemand de génie qui a été un des tout premiers à ramasser de façon systématique des déchets pour ses collages et ses tableaux. Quelques jours plus tard, tu m’écrivais (cette correspondance que je conserve jalousement !) : « Le Kurt Schwitters est très beau. C’est un de mes 3 ou 4 peintres préférés. C’est Pierre Janlet qui me l’a révélé. En 1949 ou 50. Il avait acheté une petite chose où l’on voyait un bout de journal déchiré, un ticket de tram usagé (et de cette merveilleuse et un peu brutale typographie allemande) et une sorte de déchet de papier qui s’effilochait et s’effeuillait de façon 100.000 fois plus exquise qu’une rose. Le tout était d’une harmonie aberrante et très raffinée, un seul regard d’une seconde m’a suffi pour être affolé par cette œuvre. »

 

Qu’il s’agisse de théâtre, de roman ou de ces merveilleux « textes de la mémoire profonde » que tu as écrits les dernières années, chacune de tes œuvres nous offre ces moments de célébration, cet abandon à l’intensité, toute sensation et toute perception dehors et toute raison et discernement oubliés. Restituer par les mots ce que l’univers nous jette à la figure : rarement autant qu’en te lisant je n’ai senti que pour écrire, pour écrire vraiment, il fallait d’abord être capable de s’immerger dans le présent le plus absolu.

 

Ceci, d’ailleurs, dans une autre de tes lettres : « Sache que le seul vrai secret (et c’est un secret merveilleux) est que l’instant est éternel. Quand on parvient à l’aimer assez fort, l’instant s’arrête pour toujours. »

 

Aller au plus physique du monde, sentir battre ses pulsations les plus intimes. Ce n’est que parvenu en ce point que l’on saura ce qui fait ici sa beauté profonde, là sa terrible cruauté et son horreur. Tout comme ce n’est qu’au plus physique du monde que l’on peut en percevoir le mystère. Guetter ce qui se passe derrière ses frontières et ses parois. Et s’envoler alors dans les songes, « faire le phoque » comme tu disais, guetter l’envers des choses, circuler dans les troublants reflets des miroirs et pressentir derrière eux la grande mer du néant.

 

Le plus physique du monde tient chez toi de son élément aquatique. Tu le célèbres en toute occasion. Nous nous promenons dans le grand jardin de Missembourg, il tombe une pluie fine et continue. Tu t’arrêtes, tu regardes presque amoureusement les arbres et la végétation saturés d’humidité et tu remarques avec une évidente satisfaction : « En Belgique, l’air ne se respire pas, il se boit. »

 

Paul Willems et le bonheur de l’eau. Beauté du fleuve, des horizons marins, des plages, de l’étang qui entourait la vieille maison, du scintillement d’une gouttelette, de la rosée sur l’herbe. Le Fameux Findor est le nom du voilier des jeunes gens de Tout est réel ici, ton premier roman ; c’est aussi le bateau sur lequel se passe ta dernière pièce, La vita breve, un de tes chefs-d’œuvre. Dans Tout est réel ici, Jacques, un adolescent, traverse l’Escaut à la nage parce que la lumière de la chambre d’une femme l’appelle de l’autre côté : cette nage, ce contact intense avec le fleuve, c’est déjà comme un prémisse aux délices sensuels qui l’attendent. La plage aux anguilles, La ville à voile, Le pays noyé : autant de titres aux connotations marines. Une des tes pièces les plus célèbres : Il pleut dans ma maison. C’est au milieu des marais que se passe Elle disait dormir pour mourir. Tant d’autres exemples. Y compris ton dernier livre, dont nous n’avons que les premières pages, et qui devait s’appeler Le voleur d’eau : le beau titre, si « willemsien » !

 

Plus encore, dans une réponse à une enquête datant de 1971 : « Depuis toujours, j’ai commencé une œuvre nouvelle par le titre L’Eau. Jamais le livre ou la pièce réalisés n’ont correspondu à cette idée large, transparente, mouvante, à ce titre frais et qui appelle. Chaque fois, j’ai dû  renoncer à L’Eau. L’écrirai-je un jour ? »

 

Tes villes préférées : Anvers et Ostende. Bord du fleuve, bord de mer.

 

Le fleuve, la mer, leurs abords : c’est là qu’en même temps se privilégie la perception des frontières, l’appel de l’ailleurs, du rêve, du fabuleux dans toutes ses dimensions. La quête de l’autre versant des choses, de leur dimension mystérieuse. Une phrase-clé, dans un entretien : « J’ai toujours eu l’impression que tout dans ma vie se passait comme quand on est sur l’eau, qu’il y avait un reflet qui sans arrêt me côtoyait. »

 

Cette superbe notation dans tes carnets des années 60 : « Les trois chevaux au bord de la mer. Leurs yeux comme des miroirs pour capter l'image des dieux qui passent. » (Que l’on veuille bien relire attentivement ces quelques mots. Puis, qu’on les relise attentivement une deuxième fois.) En reflet à cette notation, dans Marceline, une de tes plus belles pièces, jamais jouée, hélas : « Dans les yeux des chiens, des chevaux, il y a le reflet de ce qu’ils voient. Ils voient un dieu passer dans le bois. C’est un reflet doré et trouble. » Ou tout le texte de « Dans l’œil du cheval » dans La cathédrale de brume. Ou, autre reflet, dans Nuit avec ombres en couleur : « Autrefois, les dieux se promenaient sur la mer en marchant. On les entendait rire de loin. C’était le rire clair du rien. » Reflet de ce reflet, le titre d’un opéra chinois que tu avais vu à Pékin dans les années soixante : « Après un modeste banquet, sept dieux légèrement pris de boisson, traversent la mer en marchant sur les eaux. »

 

Pénétrer dans ton monde de reflets. Relire, par exemple, Il pleut dans ma maison en rejetant toute idée préconçue (tourner le dos aux grands classificateurs qui affirment péremptoirement que ton théâtre n’est intéressant que par les pièces qu’ils nomment « de la deuxième partie », là où, disent-ils, ta « vision se dramatise »). S’y laisser aller dans la fantaisie des échos et jeux de miroir, dans la façon dont peu à peu le monde s’y allège, devient poreux à son envers. Sentir comment délicieusement ta langue s’y fait légère et bruissante des murmures de l’ailleurs.

 

Construction en miroir de nombre de tes textes, mises en abyme, jeux de double permanent. Nous voici donc dans le va-et-vient entre le monde et son envers. « Le Rêve est une seconde vie », écrit Nerval dans Aurélia.

 

Ces mots de Nerval, tu me les as rappelés à plusieurs reprises. Tout comme tu rêvais – c’est le titre d’un de tes articles – qu’en l’an 2000 le théâtre, notre théâtre, soit (tu citais toujours Aurélia) « un épanchement du rêve dans la réalité ».

 

Le rêve, l’envol dans la fiction. Mais les jeux de miroir avec le réel sont magiques et inquiétants. Un jour, je viens à Missembourg et, lorsque nous nous quittons, tu me confies une copie du Viol des cerises, unlivret resté à ce jour inédit (mais qu’est-ce qu’on attend, bon sang, pour publier tes œuvres complètes ! comme je déteste ce pays qui n’est pas capable de valoriser ses grands artistes !). Ce jour-là, je n’ai pas ma voiture, je reprends le train. A peine assis je me plonge dans la lecture. Superbe et cruelle, ta fiction est habitée par un horrible boucher criminel qui, de son grand couteau… Soudain, je me sens observé et je lève la tête. La femme assise en face de moi me regarde fixement. D’un côté à l’autre de son cou, une immense cicatrice. Comme si, par miracle, elle avait survécu à un égorgement…

 

Le rêve, l’envol dans la fiction. La quête d’un mystère qui toujours se dérobe mais qui est si essentiel qu’on ne peut se passer d’en poursuivre la recherche. Ce mystère comme le bruit de la mer : « C’était marée basse et j’entendais au loin déferler les vagues, disant, redisant ce qu’elles disent depuis des millions d’années. Préparé par mon rêve, il me semblait que j’allais comprendre ce qu’elles disaient. Les vagues ne disent que deux mots : le premier s’élance sur la plage et vient vers nous. Le second se retire en reprenant ce que le premier disait. » C’est dans « Tchiripich », un des textes La cathédrale de brume. « La Bulgarie est le pays des roses », y écris-tu aussi. (…) Chaque rose est une sphère entrouverte sur une hampe d’or. » Je raconterai un jour comment, à cause de ce texte et pour mettre mes pas dans tes mots, profitant d’un court voyage en Bulgarie, je suis allé à Tchiripich.

 

Le rêve, l’envol dans la fiction. Les superbes séquences de tes pièces où tes personnages se projettent dans une autre vie. Où Warna veut croire qu’elle est jeune encore et qu’Ernevelde l’aime d’un amour ardent. Où la baronne Dentile est devenue madame Tchiwitz et le docteur Posso monsieur Bax. Où Madame Van K. se voit vivre avec Vincent « sur une île dans les prés ». Où le capitaine du Fameux Findor, en étreignant le mannequin Hamalissa, croit avoir retrouvé la vraie jeune fille de jadis dont ce mannequin est la réplique… Ces moments où l’on s’imagine que tous les lointains sont accessibles, que la beauté peut effacer le malheur, que la souffrance n’existe plus, que la mort s’éloigne, que l’éternité est retrouvée, que la mer est allée avec le soleil.

 

Une seconde vie et un refuge devant ce que le monde réel peut avoir d’atroce et de désespérant. Cette réplique terrible de Josty dans La ville à voile : « Il faut faire semblant, semblant, semblant, semblant. Et jamais, jamais, ne jamais s’avouer la vérité. Faire semblant ! semblant ! car si on entrevoit, ne fût-ce qu’un bout des choses telles qu’elles sont, telles qu’elles sont vraiment, alors tout est, est, est insupportable. » 

 

Mais on n’échappe pas à l’insupportable et tu le savais mieux que personne. Le merveilleux rêveur que tu étais connaissait trop bien la souffrance qui parcourt le monde et les êtres. Le sort final d’Anne-Marie ou de Josty dans la Ville à voile, de Warna, de tant d’autres, est des plus pitoyables. Et peu de personnages dans tout le théâtre contemporain sont aussi douloureux que ton Vincent de Nuit avec ombres en couleurs.

 

J’ai pour cette pièce un amour tout particulier. Juste un mot sur son début. Tu y rêvais déjà sans en avoir tracé encore le premier mot : « Je vais, disais-tu, écrire une pièce où je me servirai de la liturgie orthodoxe. On n’y voit pas la consécration, elle se passe derrière l’iconostase. Mais un religieux en franchit la porte, s’adresse aux fidèles et raconte : ‘voici ce qui se passe là derrière…’ » Est-ce ton amour des terrains vagues qui a transformé l’iconostase en palissade ? Et ton affection pour les chats qui a fait du religieux ce merveilleux personnages d’Astrophe, qui apostrophe le public et annonce sans la révéler la catastrophe à laquelle nous allons assister ? Et ta palissade, couverte d’affiches et, comme tu la nommes, « livre de hasard », était-elle destinée à être couverte de collages dadaïstes, sinon de Schwitters lui-même ? Si ce n’est Schwitters qui est nommé, c’est en tout cas son cousin Tristan Tzara en personne, l’inventeur même du mouvement dada. Premières phrases de la pièce : « Je m’appelle Astrophe et je suis un chat. Nous sommes tout pour tous et rien pour personne. Vous êtes mes chats quoique ne les étant pas et je ne suis pas votre homme. Tristan Tzara aussi était un chat. Il vivait dans un chapeau avec des bouts de papier. On a beau pousser, le temps s’arrête. Il vaut mieux dormir en boule que veiller en fumée. » Magnifique ! Magnifique ! Plus dada que dada ! Comment, de l’envie d’utiliser la religion orthodoxe, la rêverie d’un grand écrivain glisse vers le pastiche – mais utilisé avec une telle maîtrise théâtrale ! – du mouvement d’avant-garde le plus radical de son siècle…

 

J’en étais à dire qu’on n’échappe pas à l’insupportable. Avec une lucidité totale, tu observais la méchanceté, la bêtise, la platitude qui la plupart du temps nous entourent. « C’est l’honneur d’un certain théâtre d’être une célébration du ravissement et de l’effroi », écris-tu ; mais la phrase n’est pas terminée car tu ajoutes : « ou du rire. » Oui, que le théâtre soit « une célébration du ravissement et de l’effroi ou du rire ». Et le rire, le rire féroce, tu ne t’en privais pas. Que l’on relise les mots dont tu habilles monsieur Nuche, monsieur Roi ou d’autres personnages suintant d’égoïsme et d’idiotie. Tu adorais Ubu roi et toutes les pièces en forme de jeu de massacre. Et jamais je n’oublierai, parmi d’autres trouvailles aussi mordantes, le terrible « Pauvre dinde d’après Noël », que jette le Docteur Posso à la baronne Dentile.

 

Dans les lettres que nous nous écrivions, nous avions inventé un personnage, une sorte de madame Verdurin multipliée par cent cinquante quant à sa bêtise et sa suffisance de grande bourgeoise. Nous l’avions appelé « la présidente » et il n’y avait plus une lettre où nous ne parlions d’elle en nous défoulant comme des gamins. Cela t’a amené à m’offrir un jour une longue évocation d’une dame de ce genre que tu avais jadis rencontrée à plusieurs reprises. Pour rester sobre, je n’en transcrirai ici que trois lignes : « Sa poitrine était remarquable : dodue mais ferme, sorte de gros rosbif binaire. On avait envie d’y planter une fourchette. Tout chez elle tenait de la vache, de la belle vache proprement dépiautée. »

 

Dans une autre lettre encore, tu évoquais les premières de tes pièces où « des littérateurs s’approchent de vous la bouche tordue d’un sourire ficelle et tentent de dissimuler un hoquet causé par le dégoût que leur a causé la pièce. Leurs femmes se tortillent et (l’haleine aigre) susurrent ‘Tu es content ?’ Elles traînent un peu sur le ‘ent’ de content, comme les chouettes au restaurant des chouettes quand on leur sert un plat de potomagétons (légume gluant particulièrement nauséeux). » Mon vieux Paul, chaque fois qu’après la première d’une de mes pièces quelqu’un s’approche de moi et me susurre avec un sourire ficelle « Tu es content ? », je dissimule comme je le peux un grand éclat de rire silencieux et je pense à toi avec une tendresse infinie.

 

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Van de Vorst 03/04/2011 11:15


Bonjour .

Je vous écris car je viens de voir votre pièce de théâtre assise à côté de Philippe Reynaert et de sa femme.
Je le rencontre de temps en temps car il était l'ami d'enfance de ma cousine.
Elle habitait Bruxelles , moi la campagne.
A propos d'enfance j'ai un peu retrouvé l'ambiance de la mienne dans mon village de Wallonie dans votre pièce "la danse de fumiste".
Qu'elle performance, à tout point de vue.
je me suis beaucoup amusée.
Et puis sur votre blog aujourd'hui vous revenez sur Paul Willems, c'était de lui la première pièce que j'ai vue quand j'ai koté à Bruxelles pour la première fois.
Il pleut dans ma maison, je me souviendrais toujours avoir vécu comme dans un rêve, je ne me souviens plus par contre de l'histoire mais l'ambiance résonne encore en moi.
Synchronicité quand tu nous tiens.
Bien à vous et avec mes remerciements pour cette belle soirée passé en votre compagnie.
Van de Vorst Dominique.


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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