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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 08:57

Visionnez la vidéo http://monchatsappelleodilon.blogspot.com en avant-goût du spectacle de la

 

Compagnie des Chercheuses d’or

 

 MON CHAT S'APPELLE ODILON  

de Paul Emond 

mise en scène : Suzanne Emond

avec : Marie-Astrid Legrand 

 DU 14 AU 30 DÉCEMBRE 2010 

 A LA SAMARITAINE

16, rue de la Samaritaine, 1000 Bruxelles Réservations : 02/511 33 95

 

Voici également le début du texte :

 

Odilon !

Le jour où je l'ai ramené chez moi, j'étais folle de joie, je riais de bonheur.

C'est Claudette qui me l'avait offert.

Claudette, ma poule, ma meilleure amie.

Oui, je l'appelle toujours ma poule.

C'est depuis l'école, je ne sais pas pourquoi mais c'est comme ça, Claudette, c'est ma poule.

Donc, une des chattes de ma poule avait cinq chatons.

Il me n'a pas fallu trois secondes.

Dès que j'ai aperçu Odilon, crac ! j'ai craqué !

Odilon tout roux, tout mimi, tout sauvageon.

Juste deux mois.

A peine sevré mais déjà propre.

Un amour, un amour…

 

— Un amour ! ai-je dit à Poupette au téléphone.

Poupette, mon autre meilleure amie.

— Mâle ou femelle ? a demandé Poupette.

— S'il s'appelle Odilon, c'est un mâle, non ?

Poupette avait de ces questions !

— Ton mâle à toi, Natacha, qu'est-ce qu'il en dit ?

— Il n'en sait encore rien, surprise, surprise ! C'est un cadeau pour nous deux, ce sera notre bébé à nous deux.

— Méfie-toi, mâle et mâle, ça peut faire mal, c'est moi qui le dis.

Qu'est-ce qui lui prenait tout à coup ?

C'était quoi, ce ton de prophétesse de mes fesses ?

— Poupette, tu ne connais pas Barnabé !

Elle a eu un petit rire et moi, je n'ai pas aimé ce petit rire.

— Poupette, si tu t'occupais plutôt de tes bigoudis ?

— Tout le monde sait que Barnabé ne veut pas d'enfant, elle a dit.

— Tout le monde n'a pas à fourrer son nez dans mes oignons, j'ai dit.

— Alors, tu ne devrais pas les peler devant tout le monde, elle a dit.

Alors, j'ai raccroché.

Oh ! je n'étais pas de bonne humeur…

 

Mais avec Odilon blotti sur mes genoux…

Au début, il était encore un peu timide.

Très vite il a couru partout, nous avons fait mille folies.

Jusqu'à ce que la fatigue, paf ! nous terrasse d'un coup.

Alors, je me suis étendue sur le lit et là, j'ai vraiment craqué : en ronronnant, Odilon est venu se poser délicatement sur mon cou et n'a plus bougé.

Tout chaud, tout doux, tout mimi !

Je n'ai plus bougé non plus…

C'est Barnabé qui nous a réveillés en rentrant.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— C'est Odilon.

— Manquait plus que ça, il a dit.

— Il est si craquant, j'ai dit.

Barnabé n'a plus rien dit.

Barnabé, il ne parlait jamais beaucoup…

 

Bon, bon, il a fini par s'habituer.

En tout cas, c'est ce qui m'a semblé.

Disons que très vite, entre Odilon et lui, ce fut le règne de l'indifférence.

De la coexistence presque pacifique.

Moi, j'arrondissais les angles, je me coupais en quatre pour que tout se passe bien.

J'étais si heureuse !

Un chat et un homme !

Depuis le temps que je rêvais aux deux…

J'avais les deux !

J'avais réussi à me dégotter un homme.

Un fixe, je veux dire.

Vous allez dire : Barnabé ce n'était pas le Pérou.

Mais un homme fixe, ça faisait longtemps que j'en cherchais un.

Et j'avais Odilon…

 

Les trois premiers mois, pas trop de problèmes.

Chacun sa part de câlineries.

Equitablement.

Chacun ses caresses, chacun ses petits plats, ses attentions particulières.

J'avais vite compris qu'il ne fallait pas trop parler d'Odilon à Barnabé.

Pour parler d'Odilon, je téléphonais à Claudette.

Ma poule adorait que je lui parle d'Odilon.

Mais comme elle n'aimait pas Barnabé, je ne lui parlais pas de Barnabé.

J'avais vite compris aussi qu'à Odilon, non plus, il ne fallait pas parler de Barnabé.

Odilon, il était comme moi : si vous l'aimiez, il vous aimait, sinon pas la peine.

Pour parler de Barnabé, je téléphonais à Poupette.

Poupette, elle voulait toujours tout savoir sur Barnabé…

 

Donc, trois mois de bonheur, ou presque.

Odilon faisait comme si Barnabé n'existait pas.

Barnabé faisait comme si Odilon n'existait pas.

Moi, j'avais mon petit ménage à trois.

Dès que Barnabé avait le dos tourné, je jouais avec Odilon.

Je le bichonnais, je le caressais partout, wouh !

Et Odilon grandissait.

C'était déjà un vrai chat, plein de sève et d'énergie.

Avec mon appartement au huitième étage, pas question de le laisser sortir.

Parfois coussins et fauteuils en subissaient les conséquences, mais quelle importance ?…

 

Je me souviens pourtant…

Ou est-ce que j'aurais rêvé ?

Juste parce que je l'aurais tant voulu que forcément mes rêves en étaient marqués ?

Ce rêve, donc, ou ce souvenir : un jour, je reviens du travail et Barnabé est déjà rentré.

J'ouvre la porte, j'entends sa voix, je me dis qu'il téléphone.

Je ne bouge plus, j'écoute…

La voix de Barnabé est douce, si douce…

La jalousie me tord le ventre : il téléphone à une femme !

J'écoute mieux.

Je tombe des nues : c'est à Odilon qu'il s’adresse si gentiment !

J'entre dans la pièce en souriant, Barnabé sursaute.

Et affiche aussitôt l'air bougon que je lui connais si bien.

Je fais semblant de rien…

 

La seule chose difficile à négocier, c'était ce qui se passait au lit.

Dès qu'on avait éteint, que je ne bougeais plus, hop ! Odilon venait s'installer sur mon cou.

J'adorais ça.

Mais pas Barnabé, oh non !

— Barnabé, j'ai dit, ce plaisir-là, tu ne peux pas me l'enlever, demande-moi tout ce que tu veux mais pas ça.

Sur ce point, pas de discussion, vous comprenez.

Barnabé a grogné mais n'a plus rien dit…

 

Mais dès qu'on était au lit et que Barnabé se faisait entreprenant…

Ça ne plaisait pas à Odilon, oh non !

Il tournait autour du lit en miaulant comme si on l'égorgeait.

Barnabé s'arrêtait tout net et me tournait le dos.

— Odilon, j'ai dit, ce plaisir-là, tu ne peux pas me l'enlever, demande-moi tout ce que tu veux mais pas ça.

Eh bien, la fois d'après, il ne miaulait plus.

Il tournait autour du lit en silence.

— Tu vois, j'ai dit à Barnabé, il s'agite déjà moins.

Barnabé a grogné mais ne s'est plus arrêté…

 

Donc, tout s'arrangeait.

Et moi, j’étais heureuse, heureuse !

Mes deux mâles à moi !

J’ai toujours si peur d’être seule.

Quand j’étais môme, c’était l’épouvante.

C’est peut-être parce que je n’avais pas de frères et sœurs.

Un jour, mon père est parti.

Je veux dire : parti pour de bon.

Ca m’a fait un trou à l’intérieur, un trou béant.

Mon père, je ne l’ai plus jamais revu.

Il paraît qu’il est en Afrique.

Qu’il s’occupe des girafes dans une réserve naturelle.

Allez, on n’y pense plus...

 

Là, avec mes deux mâles à moi, tout s’arrangeait.

Enfin, je croyais.

Et puis, un jour, Barnabé est rentré du boulot et d'un seul coup il a reniflé.

— Qu'est-ce qui pue ici ?

— Y a rien qui pue, mon amour.

— Si, si, ça pue, ça pue même fort.

— Ah bon ?

C'est vrai qu'il y avait une drôle d'odeur qui venait du bac d'Odilon.

Pourtant, je l'avais changé une heure avant.

Je l'ai rechangé aussitôt…

 

Le lendemain, même scénario.

— Mais ça pue, ça pue vraiment ! a fait Barnabé.

Puis, il s'est tu.

Mais quelques minutes plus tard brusquement il a crié :

— Les odeurs de ce chat, ce n'est plus tenable !

— Odilon ? Mais il n'y est pour rien. D'ailleurs, c'est juste une odeur un peu forte…

— Je te dis que c'est insupportable.

Barnabé est parti en claquant la porte…

Misère de bonsoir !

A minuit, il n'était toujours pas rentré.

D'abord, j'ai beaucoup pleuré, puis j'ai pris un somnifère.

Je me suis endormie en pleurant avec Odilon sur mon cou.

Vers deux heures du matin, réveil en sursaut, de la ouate plein le cerveau.

Toujours pas de Barnabé.

Et sur mon cou, plus d'Odilon.

J'allume.

Il était dans son panier.

— Odilon ? Qu'est-ce qui se passe ?

Je me lève et presque en titubant, je vais le reprendre.

Deux minutes plus tard, il filait de nouveau dans son panier.

Dix fois je l'ai repris, dix fois il est reparti.

Barnabé, lui, n'est pas revenu.

Etrange coïncidence…

Même avec un deuxième somnifère, je n'ai plus fermé l'œil…

 

A six heures, je n'y tenais plus.

J'ai téléphoné à Poupette, elle n'a pas décroché.

J'ai fait le numéro de ma poule.

— Tu as vu l'heure ?

— Barnabé a claqué la porte, Claudette, et il n'est pas rentré de la nuit.

— Un animal dangereux, ton mec, je l'ai toujours dit.

J'ai éclaté en sanglots.

— Pourquoi il a claqué la porte ? elle a demandé.

— A cause des odeurs d'Odilon, j'ai répondu.

— Comment ça ?

— Pourtant je n'arrête plus de lui changer son bac.

— Attends voir, il a quel âge à présent ?

— Ben, sept mois et demi.

— Alors, c'est normal.

— Comment ça, normal ?

— Mais c'est un mâle, ma chérie. Il est temps de le châtrer.

— Le châtrer !

Le mot m'a percé l'oreille comme une aiguille rougie au feu.

— Ben oui, le châtrer ! Bien sûr, le châtrer ! A son âge, un chat mâle doit être châtré. Tu vas chez le vétérinaire et tu le fais châtrer. Tiens, va chez Labiche, il fait ça comme un ange. C'est un homme absolument divin, je me ferais chatte pour être soignée par lui. Surtout, dis-lui que tu viens de ma part.

— Mais, Claudette, attends, je…

— Excuse-moi mais je vais essayer de me rendormir. Et rappelle-toi que tu dois me rappeler. D'accord, grenouille ?

Elle a raccroché.

Oui, Claudette m'appelle toujours grenouille.

C'est depuis l'école…

 

Châtrer mon Odilon, mon Odilon tout mimi ?

Lui enlever ses deux adorables petites boules ?

Refus ! Refus !

J'ai risqué un coup d'œil dans sa direction.

Lui me regardait fixement.

Si vous saviez de quel regard !

Je n'ai plus osé le regarder…

Je ne vous dis pas la journée que j'ai passée.

Au travail, je faisais tout de travers.

Monsieur Mulot, mon patron, était fou furieux.

— Si vous continuez comme ça, Natacha, je me passerai de vos services !

Lui qui était pourtant toujours si gentil avec moi, lui qui avait même la main souvent baladeuse…

 

J’étais rentrée à l'instant, à peine le temps d'ouvrir la fenêtre, bruit d'une clé dans la serrure.

Barnabé !

— Barnabé, mon amour, j'étais si inquiète…

Il n'a rien répondu et fourré quelques vêtements dans un sac.

Oh la la !

J'ai pris mon ton le plus naturel et le plus gentil :

— Dis-moi tout de même où tu étais la nuit passée.

Silence de plomb.

— Dis-moi où tu vas. Chez ta mère ?

— Je vais là où ça ne pue pas. D'ailleurs, ça pue encore plus qu'hier.

— Non, tu exagères, je trouve que ça va mieux.

— Si tu veux me revoir ici, faudra que ça arrête de puer la rage.

— Barnabé, attends, je…

La porte a claqué, il était parti…

 

Je me suis effondrée sur le lit.

Odilon n'a pas sauté sur mes genoux comme d'habitude.

Il gardait ses distances, il me regardait de loin.

C'est incroyable, ce que ces petites bêtes sont intelligentes…

— Odilon, je lui ai dit, tu me causes bien des soucis.

Barnabé aussi me causait bien des soucis.

J'ai téléphoné à Poupette, elle n'a pas décroché.

Puis, le téléphone a sonné, c'était ma poule.

— Alors, c'est fait ? elle a demandé.

— Qu'est-ce qui est fait ? j'ai demandé.

— Tu as été chez Labiche ?

— Claudette, ça me fait si mal.

— Mais il ne sentira rien, Labiche va l'endormir.

— C'est à moi que ça fait mal. Mon Odilon, tout mimi…

Claudette a éclaté de rire.

— Mais on fait ça à tous les chats mâles, Natacha, c'est deux fois rien.

— Pourquoi deux fois ? j'ai demandé.

— Juste une petite incision avec le bistouri et hop ! fini ! Après, il n'aura plus de mauvaise odeur.

— Oui, mais moi…, j'ai dit.

— Quoi, toi ?

— Eh bien…

— Excuse-moi, a dit Claudette, mais j'ai toutes mes litières à changer. Téléphone tout de suite, peut-être qu'il pourra encore te prendre demain. Et rappelle-toi que tu dois me rappeler. D'accord, grenouille ?

Elle a raccroché…

 

Mais enfin, il n'avait pas de cœur, tous ces gens ?

Ma poule qui adorait les chats, qui en avait huit !

Châtrer mon Odilon…

Et Barnabé !

Il aurait sans doute aimé qu'on le lui fasse à lui ?

J'ai pensé à Barnabé, j'ai éclaté en sanglots.

Si au moins j'avais su où il était…

J'ai refait le numéro de Poupette.

Peine perdue.

Que faire ?

C'est vrai que le lendemain, comme je ne travaillais pas, je pourrais…

Quelle horreur !

Est-ce qu'il fallait vraiment…

Odilon, on ne va pas te faire ça !

Je refuse.

Oui, mais Barnabé…

Du courage, du courage, Natacha !

J'ai repris le téléphone…

 

— Ici le cabinet du docteur vétérinaire Grégory Labiche.

Une voix mécanique et criarde comme la voix d'un perroquet.

— C'est pour un rendez-vous, c'est pour mon chat.

— De quoi souffre-t-il ?

— Non, il ne souffre pas mais…

— C'est pour des vaccins ?

— C'est pour…

Immobile à un mètre de moi, assis sur ses pattes arrière, Odilon m'observait d'un œil mauvais.

J'ai raccroché.

Mais aussitôt j'ai repensé à Barnabé.

J'ai refait le numéro.

— Excusez-moi, j'ai dit, on a été coupés.

J'avais à peine prononcé le mot "coupés" que mon ventre s'est tordu de honte.

— Ah oui, a dit la voix de perroquet, c'était pour le chat ?

Odilon me regardait toujours.

— Voilà, j'ai dit en prenant tout mon courage, c'est un mâle qui vient d'avoir huit mois…

— Alors, c'est pour le châtrer ?

J'ai eu la conviction très nette qu'Odilon avait entendu et compris la question.

— Mais est-ce que ce n'est pas dangereux de faire ça ?

— Vous voulez rire ?

Non, je ne voulais pas rire…

— Quelqu'un vient de se désister, il reste une place demain à onze heures trente.

Sûr que c'était aussi quelqu'un qui devait faire châtrer son chat et qui avait renoncé à la dernière minute.

Sûr que tout le monde n'avait pas mon implacable cruauté.

— Allô ? Madame ? Vous êtes toujours là ?

— Je ne devrais pas…

— Pardon ? Allô ? Onze heures trente, ça vous va ?

— …

— Allô ?

J'ai pris une grande respiration :

— Ça me va.

Oui, j'ai dit ça.

Oui, j'ai eu l'implacable cruauté de le dire.

Non, je n'ai pas osé regarder Odilon en le disant.

Ni même après.

Je lui ai lâchement servi une ration supplémentaire de ses croquettes préférées.

Comme quand Saint-Pierre a trahi le Christ au Mont des Oliviers.

Et que pour se faire pardonner, il lui a servi du coq au vin.

Enfin, un truc du genre.

A l'école, je suivais le cours de religion, j'étais amoureuse du prêtre qui les donnais.

Mais lui, c’est à peine s’il me regardait…

 

Je m’en souviens bien, c’est à l’époque où ma mère est partie.

Ca faisait presque un an que mon père nous avait quittés et elle, elle est partie pour suivre un homme en Angleterre.

Un homme qui s’occupait de chevaux, dans le Sussex.

Je ne sais pas exactement où c’est mais je me souviens qu’elle est partie dans le Sussex.

Elle m’a mise chez ses parents à elle.

En partant, elle m’a dit :

— Ne t’inquiète pas, Natacha, je viendrai te voir souvent.

Ma mère, je ne l’ai plus jamais revue.

Allez, on n’y pense plus...

(La suite sur scène…)

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
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commentaires

Maria B. 11/12/2010 04:31


Un poème zoologique si bien cadencé et qui s'annonce tellement… humain! Félicitations, Monsieur Emond!


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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