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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 21:38

 

Plaisir d'être plongé, ces derniers jours, dans le gros livre d’Aragon Henri Matisse, roman, qui assemble, avec de très nombreuses illustrations, tous les textes de l’écrivain sur ce grand peintre dont il fut proche. J’en retiens notamment une longue réflexion sur la façon dont Matisse se servait de ses modèles. Le passage que je reprends ici est extrait de « Matisse-en-France » (1942), où Aragon relate ses visites à l’artiste et leurs conversations. Passionnant.

 

d’après nature

 

Un des grands mystères matissiens, j’entends un de ces mystères sur lesquels le peintre attire lui-même l’attention, c’est ce double jeu du modèle : qu’il ne puisse se passer d’un modèle d’une part, et que le modèle inspire d’autre part quelque chose de si libéré de lui, que par exemple une fenêtre ouverte sur un ciel bleu et lumineux donne dans le tableau une grande bande noire, ou le même marbre vert et blanc, un rouge, un lacis sur fond noir, etc. Sans parler de cette jeune fille brune qui devient dans cette peinture une rousse d’âge mûr, dans ce dessin elle-même dans vingt ans. On trouvera dix interprétations d’une même tenture arabe, qui pend ici à la fenêtre, comme un témoin de la fidélité et de l’infidélité du peintre.

C’est bien par là que nous sommes au-delà du portrait, dans cette pièce pavoisée à la dissemblance d’un même visage, d’un même modèle. Cent fois je pourrais répéter ce vers que j’aime tant :

 

Amie éclatante et brune

 

comme cent fois Matisse a repris ce visage semblable et toujours différent. Quand je lui dis humblement ce qu’il y a de troublant dans cette contradiction apparente, le besoin du modèle et sa liberté devant le modèle, Matisse toujours insiste (je l’ai noté plusieurs fois) sur les constantes de ces dessins d’apparence si divers. La bouche, par exemple. Comme elle est toujours la même. Dans ce modèle-ci, je dois le souligner. Matisse apprécie certainement la bouche, plus que toute autre chose. La bouche a dû être un facteur décisif du choix de ce modèle. Il me montre comme cette bouche est parfaite, comme elle répond bien à l’idée qu’on peut se faire d’une bouche, comme elle est merveilleusement attachée, cette légère lourdeur de la lèvre inférieure, comme les deux lèvres ne sont pas seulement l’une sur l’autre, mais comme elles serrent l’une contre l’autre, comme elles tournent, comme... enfin il est inépuisable sur ce sujet-là.

« Je suis d’une époque, que voulez-vous‘? où on avait l’habitude d’en référer toujours à la nature, où l’on peignait toujours d’après nature...»

Cette explication sur le dos de l’éducation vaut ce qu’ellee vaut, et Matisse, cet homme si libre, le sait bien. Il poursuit :

« Quand je fais une bouche, il faut que ce soit vraiment une bouche... un œil, vraiment un œil’... Regardez, regardez... et celui-ci... et celui-là... est-ce que c’est un œil, oui ou non ? C’est un œil... »

Ceci probablement tout autant contre d’autres peintres qu’il a en tête, que pour défendre ce qu’il fait, ou cette nécessité d’avoir un modèle. 1l y a des peintres, ils font un visage : mais regardez l’œil, c’est tout ce que vous voudrez, pas un œil... C’est un œil, parce que dans le visage, c’est à la place de l’œil, et voilà tout. Il n’en est pas ainsi chez Matisse. Il pourrait le mettre où il voudrait, l’œil resterait un œil. C’est comme le sein de cette jeune femme. C’est un sein. Il n’est pas sur le dessin là où il est chez cette jeune femme. Matisse l’a placé très bas. Il lui fallait cela pour l’équilibre du dessin, un de la série du voile, dont je parlais. C’est vrai, qu’il y avait besoin du sein là. Mettez la main devant et vous verrez. Impossible à supprimer. Mais c’est un sein, ce n’est pas une ligne pour arranger la composition.

 

le signe bouche

 

Cette contradiction, je ne serais pas éloigné d’y vvoir le moteur du génie de Matisse, le feu de Matisse, pour parler comme Héraclite, sa guerre. Perpétuellement mû par ce couple de forces opposées, l’imitation et l’invention. Quand elles s’équilibrent, un dessin est né, la main s’arrête. Matisse alors a 1e double sentiment que cette femme qui est là lui a dicté ceci, et que ceci (…) est né de lui et non pas d’elle.

 

            Aragon, Henti Matisse, roman, Quarto, Gallimard

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Et les peintres !
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commentaires

microneedle therapy system 05/05/2014 14:33

Henri Matisse, roman est vraiment un livre remarquable et la lecture de ces extraits m'a donné envie de relire le livre. J'ai proposé à tous mes amis et la copie papier de ce livre est fièrement sur ​​mon étagère! Certainement intéressant à lire!

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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