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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 21:56

 

Quel plaisir de découvrir ce grand écrivain flamand enfin traduit, « digne successeur d’Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges », dit la page quatre de couverture de La langue de ma mère dont je viens de terminer la lecture. A la fin de sa vie, la mère de l’auteur est frappée d’une attaque cérébrale et s’exprime désormais dans un sabir véhément et incompréhensible. Repartant de cet événement, l’auteur trace le portrait d’un personnage hors du commun, bouchère, actrice de théâtre amateur, mère de famille toute puissante et superbe régentant Roger, son boucher de mari – toujours attentif, toujours aimant – et leurs cinq enfants ; par la même occasion, c’est toute une geste familiale luxuriante qui est racontée, avec ses épisodes hauts en couleur, ses personnages savoureux de la petite ville de Saint-Nicolas près d’Anvers. Dureté, tendresse, véhémence alternent dans ce grand chant d’amour pour une femme qui termina sa vie dans la déchéance et perdit l’usage d’une langue (Sprakeloos : « muet, sans parole », dit le titre néerlandais) dont elle avait fait sa meilleure arme. Ce grand chant d’amour pour la mère, mère au carré, mère excessive, mère dans toute sa splendeur et tous ses états. Rien que ceci, qui est encore en mode mineur par rapport à d’autres épisodes qui suivront et juste pour vous donner l’envie d’en lire plus :

 

   Quand ses fils aînés ont commencé à sortir et que la nuit, un quart d’heure après le moment fixé, ils n’étaient toujours pas réapparus au domicile paternel, elle était prise des mêmes battements de cœur et de la même nausée. Aucune bagarre de café, aucune collision en chaîne n’était assez terrible pour égaler son imagination. Ses fils étaient estropiés, perdus, brisés à jamais. « Une mère sait ça, une mère sent ça. » Un quart d’heure de plus et elle était à demi asphyxiée par la panique. Elle parvenait à convaincre son Roger de téléphoner à la police, à la gendarmerie, à tous les hôpitaux de la région.

   Il avait le second hôpital en ligne lorsque les fils perdus faisaient leur entrée, joyeux et éméchés, mais immédiatement dégrisés et maussades à la vue de leur père, abattu, le téléphone à la main, et de leur mère qui, une compresse froide sur le front, étendue de tout son long sur le sofa, divaguait, décrivait son angoisse mortelle en demi-phrases et en reproches entiers et assurait qu’elle avait souffert de vraies suffocations – mais personne ne savait si elle faisait du théâtre ou disait la vérité. Ou plutôt non : peut-être était-elle entrée de façon tellement convaincue dans son rôle qu’elle avait franchi le mur de la réalité, comme un avion franchit le mur du son. En jouant les grandes malades elle était devenue une grande malade.

   Mais tout le monde remarquait aussi que, bien vite, la compresse n’avait plus de raison d’être. Même renaître est une question de talent.

 

                        Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Rendre hommage à une telle mère, n’était pas aussi écrire ce livre en un style baroque, rabelaisien, débordant, preuve éclatante que le fils avait de qui tenir ?

 

   Je regrette beaucoup, mais je dis non aux écrits scrupuleusement parcimonieux. Même pas par vocation ou par élan doctrinaire. Je dis non parce que l’anorexie dans l’écriture serait une trahison à l’égard de mes sujets et de leur environnement. Evidemment, je suis desservi par moi-même, par ce tempérament que je n’ai pas hérité de n’importe qui. Je ne vois pas l’intérêt d’un apaisement forcé dans le rendu d’une tempête ou d’une symphonie, je ne m’enthousiasme pas pour le dénuement censé traduire la luxuriance, l’usage des teintes pastel et de l’esthétisme fragile pour exprimer la vraie chair et le vrai sang me fait chier. Que chacun fasse ou ne fasse pas ce qu’il veut, surtout celui qui, de nos jours, ose encore se risquer dans le noble art de l’écriture, mais s’il existe dix termes pour un seul et même phénomène, pourquoi donc quelqu’un comme moi n’en utiliserait-il qu’un seul au lieu de tous les dix ?

 

                        Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Ce qui lui fait dire un peu plus loin et la formulation est délectable, on se représente immédiatement le morceau de viande posé sur la balance  :

 

Je suis le rejeton tout craché d’une culture de « Je vous en mets un peu plus, madame ? »

 

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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