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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 17:35

 

 

Combien de fois ai-je lu Madame Bovary ? Bonheur, chaque fois que j’y reviens, de me retrouver comme dans une ville déjà souvent visitée. Plaisir particulier de reconnaître tous les endroits par lesquels je passe, tel immeuble, telle place, tel monument, telle perspective. Pouvoir me dire que je pourrai admirer à nouveau, dans la rue suivante, ceci ou cela…

 

 Pas de page qui n’ait sa splendeur, pas de personnage qui n’ait tel ou tel trait dont j’ai hâte de redécouvrir l’évocation, pas de moment de l’histoire que je ne me plaise à revivre, pas d’événement dont je n’attende de retrouver chaque détail, d’objet que je ne désire y revoir. Serais-je qui je suis si le roman de Flaubert n’était depuis si longtemps une de mes grandes passions ? (Même question, bien sûr, à propos de Don Quichotte, Gogol, Kafka, Tchékhov, Proust, Bernhard, Willems et quelques autres…) Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es…  

 

Comme tous les grands romans, Madame Bovary a son fan club. J’aime toujours rencontrer un de ses nombreux membres, parler à satiété de l’objet de notre vénération, détailler notre amour pour Emma et sa rage de vivre, notre sympathie malgré tout pour le pauvre Charles, rire d’Homais, mépriser Léon et Rodolphe, nous résumer en souriant tel ou tel épisode, vanter longuement la construction du roman (ah ! par exemple, ce troisième acte de Lucie de Lammermoor auquel Emma n’assiste pas, puisque c’est elle qui va le jouer pour de vrai, en mourant de façon dramatique à l'instar de l’héroïne de Donizetti !), l’art du contrepoint dans tant de scènes, la mise en exergue de la banalité, de la bêtise, de la veulerie, de la suffisance bourgeoise, ce formidable basculement qui consiste à chosifier les humains et à humaniser les choses, le maniement si subtil du style indirect libre, etc. etc.

 

La seule entrée dans le roman est déjà un véritable délice : évocation par un narrateur en nous (qui va disparaître bien vite) de l’arrivée de Charles au collège de Rouen, puis, tout de suite, avant le mémorable Charbovari que bredouille le jeune garçon quand il doit prononcer son nom, la fameuse description de la casquette dont il est affublé. Quel morceau ! Relisons donc :

 

C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. 

                        Gustave Flaubert, Madame Bovary, Folio classique.

 

« … une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile » : puis-je vous prier de relire trois fois ces quelques mots ?

 

« Pathétique et de mauvais goût », ce couvre-chef, dit Nabokov, « symbolise l’ensemble de la future existence du pauvre Charles, également pathétique et de mauvais goût. » (Littératures, Coll. Bouquins, Robert Laffont).

 

Un autre petit passage encore, rien que pour le plaisir ? (Mais on pourrait citer tout le roman : relisez-le au plus vite et, si vous ne l’avez pas lu encore, laissez tomber tous les livres à la mode, tous ceux qui s’empilent chez les libraires, toutes les nouveautés de la rentrée, les auteurs « qui marchent », laissez, laissez tout cela, installez-vous confortablement dans votre meilleur fauteuil et lisez Madame Bovary !) Un autre petit passage, donc ? Eh bien, prenons le discours pontifiant d’Homais, le pharmacien d’Yonville venu accueillir les Bovary à leur descente de l’Hirondelle (c’est le nom de la diligence), puisque, aavec la personne de Charles arrive le nouveau médecin de la bourgade.

 

– Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'est pas fort pénible en nos contrées ; car l'état de nos routes permet l'usage du cabriolet, et, généralement, l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d'entérite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes à la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de nos logements de paysan. Ah ! vous trouverez bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary; bien des entêtements de la routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant, n'est point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre (j'en ai fait les observations) descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage ! - et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre, et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur d'eau dégagée par la rivière et la présence considérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à elle l'humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes, les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère, lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; – cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arrivent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie ! 

 

Commentaire ironique et pointu de Nabokov sur ce « salmigondis de pseudo-science et d’informations journalistiques » entassé « dans une seule phrase pachydermique » : « Ce beau discours renferme une erreur ; il y a toujours un défaut dans la cuirasse philistine. Son thermomètre devrait marquer 86 Farenheit, et non 54 ; il a oublié d’ajouter 32 lorsqu’il est passé d’un système à l’autre. » (Littératures).

 

 

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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