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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 11:41

 

 

Chacun d’entre nous, cela va de soi, a « sa » plus belle nouvelle du monde, tout comme il a « son » plus beau roman du monde. Dans un billet du 1er octobre 2010 – comme le temps passe vite ! – j’ai écrit sur ce blog avoir lu quelque part que pour Philippe Sollers le plus beau roman du monde était La Chartreuse de Parme, que cet avis me plaisait beaucoup et que je le partageais, pour autant que La Chartreuse soit le plus beau roman du monde… après Don Quichotte. A chacun son palmarès, lequel peut être provisoire car, après tout et bien heureusement, ce genre de classement n’est qu’une sorte de jeu. Et vous, ami lecteur, quel est « votre » plus beau roman du monde ?

 

Et « votre » plus belle nouvelle du monde ? Pour Jorge Luis Borges, la plus belle nouvelle du monde est l’admirable Wakefield (1836) du romancier américain Nathaniel Hawthorne (voir, ici, sur ce blog, en date du 27 mars 2011 – re-comme-le-temps-passe-vite ! – mes quelques lignes de commentaires sur l’histoire fascinante qui y est racontée). Quant à moi, mon choix est refait et reconfirmé, depuis que je viens de relire quelques nouvelles d’un écrivain que j’aime entre tous, l’argentin Julio Cortázar (1914-1984), auquel – ceux de ma génération s’en souviennent certainement –Mitterand, lorsqu’il fut nommé président de la République en 81, donna la nationalité française en même temps qu’à Milan Kundera, geste symbolique fort, puisqu’il concernait un grand écrivain qui vivait en France pour avoir fui la dictature péroniste et un autre grand écrivain qui avait dû quitter la dictature communiste.

 

Donc, Cortázar. Je n’ai lu encore qu’une partie de cette œuvre somptueuse. La découverte de Marelle (Gallimard, l’imaginaire), paru en 1963, a été pour moi, comme pour beaucoup d’autres, un véritable choc. J’ai lu plusieurs fois et selon les deux ordres de lecture proposés par l’auteur ce gros roman puzzle, labyrinthe initiatique, écrit comme une musique de jazz aussi libre qu’envoûtante, fourre-tout immense tenant de la brocante surréaliste, prodigieuse spéculation sur les temps parallèles, histoire ulysséenne avec, dirait-on parfois, Lautréamont pour guide ; j’ai suivi avidement dans Paris les tribulations du couple passionné d’Horacio Oliveira et de la Sybille, j’ai découvert avec jubilation que le roman, se transportant ensuite à Buenos Aires, faisait apparaître en Traveler et Talita les doubles du premier couple, tandis que l’auteur trouvait le sien dans le personnage de Morelli. J’en reparlerai certainement dans ce blog, même si je ne suis de ce superbe roman qu’un amateur peu qualifié, comparé aux spécialistes et fanatiques de ce livre si particulier (un petit tour sur le net le montre à l’évidence). Sans doute aussi ce roman-là est-il pour certains lecteurs « leur » plus beau roman du monde ?

 

Donc Cortázar. Mais c’est de ses nouvelles que je voulais parler, puisque je viens de relire deux recueils que j’aime entre tous, Les armes secrètes (Folio) et Tous les feux le feu (Gallimard, l’imaginaire). Et parler surtout d’une nouvelle, « ma » plus belle nouvelle du monde, quinze petites pages au cœur des Armes secrètes, quinze petites pages brûlantes que je retrouve à chaque lecture avec le même plaisir et ce même « frisson dans la moelle épinière », que Nabokov désignait comme le signe certain pour le lecteur de se trouver au cœur exact de l’œuvre. « Ma » plus belle nouvelle du monde s’appelle La lointaine. Sous-titré « Journal d’Alina Reyes ». C’est, je crois, une des nouvelles les plus connues de Cortázar, nombre de ceux qui me lisent la connaissent certainement. Sinon, précipitez-vous !

 

Il y a dans ce texte une incroyable magie. Si l’histoire est très simple, elle est troublante à l’infini. Une jeune bourgeoise argentine désœuvrée de 27 ans, qui s’ennuie de thés en concerts et se fait courtiser par un « gros lapin », « un grand bêta » du nom de Luis-Maria qu’elle va finir par épouser, sent en elle la présence d’un double d’elle-même dont la vie est le contraire de la sienne : Alina est riche, l’autre est une mendiante ; Alina est choyée, l’autre est battue ; Alina vit dans le confort, l’autre dans le froid et la neige. Alina se persuade bientôt que c’est à Budapest que se trouve ce double et se marie pour aller dans cette ville en voyage de noces.

 

Voici la fin de la nouvelle :

 

   Alina Reyes et son mari arrivèrent à Budapest le 6 avril et descendirent au Ritz. C’était deux mois avant leur divorce. Le lendemain, dans l’après-midi, Alina sortit faire connaissance avec la ville et le dégel. Comme elle aimait se promener seule – elle marchait ite et elle était curieuse – elle visita bien vingt endroits différents, mais sans s’y attarder, laissant à sa fantaisie le soin de choisir et de s’exprimer en de brusques élans qui la portaient d'un magasin à l'autre, changeant de trottoir comme de vitrine.

   Elle atteignit le pont et le traversa jusqu'en son milieu; elle marchait avec «peine à présent, car elle avait la neige contre elle et il monte du Danube un vent hostile qui agrippe et fouette. Elle sentait sa jupe coller à ses cuisses – elle n'était guère vêtue – et soudain cette envie de faire demi-tour, de revenir vers la ville connue. Au milieu du pont désert, une femme en haillons, aux cheveux raides et noirs, attendait, une expression fixe et avide sur son visage sinueux, dans le repli de ses mains à demi fermées mais qui déjà se tendaient. Alina s'approcha d'elle, refaisant – maintenant elle le savait – les  gestes et les distances, comme après une répétition générale. Sans peur, libérée enfin – elle le croyait en un sursaut terrible de froid et d'allégresse – elle s'approcha d'elle, tendit les mains elle aussi sans vouloir penser à rien et la femme se serra sur sa poitrine et toutes les deux s'étreignirent, raides et silencieuses au milieu du pont tandis que le fleuve éclaté battait contre les piles. Le fermoir du sac d'Aline, cloué entre ses seins par la force de l'étreinte lui faisait mal, un déchirement doux, supportable. Elle serrait contre elle la femme si mince, elle la sentait tout entière abandonnée dans ses bras, et une joie s'enflait en elle comme un hymne, comme un envol de colombes, comme le chant du fleuve. Dans la fusion totale elle ferma les yeux, étrangère aux sensations de l'extérieur, à la lumière du crépuscule; très lasse subitement mais sûre de sa victoire sans qu'elle la célébrât, chose trop intime et trop attendue.

   Il lui sembla que, doucement, l'une des deux pleurait. Ce devait être elle, car elle sentit ses joues mouillées et la pommette lui faisait mal comme si on l'avait frappée. Et le cou aussi lui faisait mal et soudain ses épaules pliant sous le poids d'innombrables fatigues. Quand elle rouvrit les yeux (peut-être criait-elle déjà), elle vit qu'elles s`étaient séparées. Alors, oui, elle cria. De froid parce que la neige entrait dans ses souliers percés et qu'Alina Reyes, ravissante dans son tailleur bleu, repartait vers la place, les cheveux un peu défaits par le vent, repartait sans détourner la tête.

 

            Julio Cortázar, Les armes secrètes, traduit de l’espagnol

par Laure Guille-Bataillon, Collection Folio

 

Alina et la mendiante ont-elles échangé leurs personnes ? Tout porte à y croire, à commencer par la succession des « elle » du dernier paragraphe et, lorsque, en finale, reviennent les mots « Alina Reyes », c’est de son nom même que la jeune femme argentine est désormais dépossédée.

 

Une histoire de dopplganger, d’apparition d’un double, comme disent les spécialistes de la littérature fantastique. On fera certainement aussi  un parallèle avec La double vie de Véronique, le beau film de Krzysztof Kieślowski. Mais surtout : Alina a-t-elle découvert sa réalité dans l’imaginaire ? Rarement un écrivain a si bien fait vibrer la frontière qui sépare les deux dimensions et en a montré la porosité. Magnifique, magnifique… 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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commentaires

nicolas marchal 02/05/2012 11:23

bon sang, Cortazar, tu as raison... Difficile d'en choisir une alors... Que penses-tu de "l'île à midi" ?

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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