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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 13:36

 

 

Décidément, plus je lis l'israélien Hanock Levin (1943-1999), plus je m’y attache, plus ses pièces me stimulent, me poussent à rechercher une écriture théâtrale plus nette, plus incisive. Rarement, j’ai rencontré une telle manière drôle, féroce et si personnelle de montrer combien la société est toxique, combien viscéralement l’être humain est pétri d’égoïsme, combien la bêtise, l’obscénité et la méchanceté règnent en ce monde. Un théâtre sans concession, sans fioriture ni paravent, qui ne se préoccupe guère que des fondamentaux : argent, sexe, pouvoir ; un théâtre qui découvre à cru la comédie tragique de l’existence. On comprend vite, en le lisant, pourquoi plusieurs de ses spectacles – il mettait lui-même ses pièces en scène – furent interdits par les autorités israéliennes...

 

Une vingtaine de pièces, sur la cinquantaine qu’il a écrites, sont disponibles en traduction française aux Editions Théâtrales. N’hésitez pas, allez-y voir. Et à ceux qui diront que le théâtre est plus difficile à lire que le roman, je dirai que ce théâtre-ci se lit comme du roman.

 

C’est au point – il en va d’ailleurs ainsi pour tous les auteurs auxquels je tiens particulièrement – que j’ai toujours un peu peur d’aller voir du Levin représenté sur scène ; ce que j’en reçois à la lecture est si fort que la déception est grande si le spectacle ne transcende pas cette écriture si percutante ; cela m’est arrivé, hélas.

 

Histoire de vous mettre en appétit, voici le début de La putain de l’Ohio :

 

Un soir d'automne, au coin d'une rue.

Hayamer et Kakotska.

 

HOYAMEK. — (pour lui-même)

Deux pulsions violentes s'affrontent

présentement en moi :

d'un côté, je veux baiser une pute, de l'autre

je trouve que c'est dommage de gâcher

de l'argent pour ça.

N'importe quel autre jour, le « dommage »

l'aurait emporté,

mais aujourd'hui c'est mon anniversaire.

Oui, j'ai soixante-dix ans aujourd'hui

et mes forces renouvelées me pressent

de faire la fête, si bien que

la balance penche vers la baise !

(à Kokotska)

Hé, toi, la pute, viens voir,

je suis un mendiant,

tu me prends combien ?

Pas trop, s'il te plaît,

nous sommes dans la même branche tous les deux —

je compte sur ta compréhension.

Je t'explique : c'est mon anniversaire

et je m'offre une petite gâterie.

De l'amour à bon marché.

Un peu de chaleur.

 

KOKOTSKA. — Et la force, pépé, tu l'as, la force ?

 

HOYAMER. — J'ai la force et la technique.

Tu serais étonnée, cousine. Moi,

on me secoue à peine,

et hop, le bouchon saute.

 

KOKOTSKA. — Cent shekels.

Ici, dans la cour.

 

HOYAMER. — Cent shekels ?

Tu me prends pour un touriste ou quoi ?

Je viens de te dire que j'étais du coin,

de la même flaque que toi, cousine !

 

KOKOTSKA. — Le tarif, c'est cent shekels, ici, dans la cour.

Et arrête de m'appeler « cousine »,

je ne fais pas encore partie de ta famille, que je sache.

 

HOYAMER. — Regarde-moi et sois un peu logique :

j'ai une gueule à cent shekels ?

 

KOKOTSKA. — Sans créer de précédent, pépé,

tu pensais payer combien?

 

HOYAMER. — Voilà, justement,

comme c'est mon anniversaire,

je me disais que ce serait un cadeau.

 

KOKOTSKA. — Continue à te le dire.

 

HOYAMER. — Pas de cadeau ?

Oui, dès que tu dépasses l'âge de quatre ans — bernique.

Bon, alors, tu me fais un prix symbolique ?

 

KOKOTSKA. — Combien ?

 

HOYAMER. — Je dirais dix shekels ?

 

KOKOTSKA. — Continue à te le dire.

 

HOYAMER. — C'est bien ce que je pensais.

Le symbolique est totalement dévalorisé de nos jours.

Bon, de dix, je saute directement à vingt.

 

KOKOTSKA. — Ça reste encore très bas, pépé,

t'as toujours pas dépassé la barre du symbolique.

 

HOYAMER. — J'ai sauté aussi haut que je pouvais.

 

KOKOTSKA. — Mais cette robe ne se soulève pas

pour vingt shekels, même si je pète.

 

HOYAMER. — Je me fiche éperdument du tarif de tes pets,

c'est mon anniversaire qui me préoccupe...

 

KOKOTSKA. — Justement, c'est ta fête, pas la mienne,

alors pourquoi je devrais me réjouir avec toi à l'œil ?

 

HOYAMER. — Pas « à l'œil »! Pour vingt shekels.

 

KOKOTSKA. — C'est ton anniversaire, paye !

Quand on naît — on paye !

Le tarif, c'est cent shekels, ici, dans la cour !

 

HOYAMER. — Si tu crois qu'il suffit de lancer

n'importe quel prix

pour que ça devienne un tarif !

Un tarif, ça doit ressembler à quelque chose,

ça doit avoir de l'allure, un tarif !

Se tenir debout sur deux pieds et deux jambes,

et avoir un visage honnête,

un tarif, c'est un petit bonhomme, et un petit bonhomme,

on ne peut pas le lancer comme ça, à la figure de quelqu'un

et s'en aller !

Moi, par exemple, j'aurais aussi pu lancer bassement

vingt-cinq shekels, mais bon,

comme je ne suis pas irresponsable,

je te dis : trente. C'est un très beau prix, trente.

Honnête, qui ressemble à quelque chose,

avec deux pieds, deux jambes et pas assez relevé.

 

KOKOTSKA. — Le tarif, c'est cent...

 

HOYAMER. — J'ai entendu !

Mais le voudrais-je — que je ne les ai pas !

D'ailleurs, pourquoi le voudrais-je,

tu t'es vue ?

Regarde-moi cette allure !

Et même pas dans une chambre, mais au coin de la rue!

Tu n'as aucun frais, tu ne payes pas d'impôts,

c'est du net pour toi, et en plus tu trimbales

ton business partout où tu vas !

Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas fait putain ?

Crois-moi, trente shekels, c'est du vol,

mais cette nuit, je veux fêter mon anniversaire,

alors je ferme les yeux.

Prends quarante, d'accord ? Je ne les ai pas —

mais bon, soit. C'est mon dernier prix !

 

KOKOTSKA. — Qui se contentera de quarante shekels aujourd’hui ?

Tu crois que le type qui te lavera à la morgue

se contentera de quarante shekels ?

Tu crois que le fossoyeur qui te descendra dans la tombe

se contentera de quarante shekels ?

Si tu lui proposes quarante shekels,

il te remontera aussi sec !

 

HOYAMER. — Tu le fais exprès, de tirer

tous tes exemples de ma propre mort?

On dirait que ça te dérange qu'un vieil homme

vive et veuille encore ! Comme si

je respirais à tes frais !

Tu n'as pas de père ?

Un peu de respect, de sensibilité, quand même! 

Sache qu'à l’époque où tu n’étais que de l’air,

même pas un pet,

moi, je me promenais déjà à travers le monde,

je buvais, je baisais, et je comptais mes sous !

Allez, prends cinquante et

je commence à secouer la bouteille !

 

KOKOTSKA. — On n'y arrivera pas, pépé,

alors dis-moi gentiment au revoir,

et laisse passer les autres clients.

 

HOYAMER. — Si seulement je pouvais être mort,

tout cela me serait bien égal !

Tu profites lâchement du fait

que je suis un être vivant

qui doit fêter quelque chose.

Allez, un petit rabais ! Tu vois bien que

je fais des efforts, j’augmente,

j’augmente, mais toi, tu campes sur tes positions.

 

KOKOTSKA. — Je me suis tellement rabaissée dans la vie

que j'ai touché le fond. Peux plus descendre.

Cent shekels ici, dans la cour! Ce prix-là,

même Dieu ne le changera pas!

 

HOYAMER. — Mais Dieu, c'est toi ! Regarde :

tu as, en bas, dans ta petite culotte, le point le plus

stratégique du monde tandis qu'en haut,

tu scrutes la surface de la terre avec des yeux

mornes et secs

tant tu es devenue indifférente

aux merveilles naturelles que tu portes en toi.

C'est ainsi que Dieu contemple sa création :

avec un regard fatigué, professionnel et blasé ;

que peuvent-ils bien faire là-dessous, se dit-il,

que je ne connaisse pas ?

Et comme Dieu, tu ne laisses personne d'autre

que toi profiter de la vie.

Dieu, aie pitié de moi et prends cinquante shekels !

 

KOKOTSKA. — Dès qu'on en vient à l'argent —

me voilà promue Dieu !

Si c'est comme ça, écoute bien,

parce que c'est la parole de Dieu :

le tarif est de...

 

HOYAMER. — Au secours !

Les ténèbres couvrent la surface de l'abîme !

Cent shekels, là-bas, dans la cour ! Et que restera-t-il

de cette nuit ? Tu sais bien que tout sera oublié,

mon anniversaire, ce coup que je vais tirer,

toi et moi, qui passerons comme un rêve.

Seule cette terrible phrase,

« cent shekels dans la cour »,

restera pour l'éternité.

Que les ténèbres couvrent la surface de l'abîme !

(s’en va. Revient)

Cinquante avant —

cinquante après.

 

KOKOTSKA. — Tu te fous de ma gueule ?

Tout maintenant, et en liquide !

Ni prêt, ni crédit, ni hypothèque,

le tout maintenant ou bien — ouste, rentre chez toi !

 

HOYAMER. — Ne crie pas ! C'est que moi, je ne connais pas

vos usages, dans la pègre !

Voilà, prends. Mais tu as intérêt

à ce que j'en retire une totale satisfaction.

(il sort son argent et le lui donne. Pour lui-même)

l'ai fait la connerie de ma vie,

mais en moi coule un sang d’aventurier.

Un anniversaire, franchement,

pourquoi devons-nous subir

un tel avilissement — naître !

(Kokotska entraîne Homayer à sa suite)

Et je sens un vent froid qui souffle de la mer.

Non seulement je vais me choper la syphilis

mais, en plus, le rhume guette ma prostate.

Oh, la prostate, la prostate, encore un rabat-joie

planté en travers de ton chemin !

 

            La putain de l’Ohio, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz,

            Théâtre Choisi V, Editions Théâtrales.

 

Autant vous dire aussi que ce n’est là que le début de cette comédie sordide et grinçante et qu’elle nous mènera de rebondissement en rebondissement…

 

Je sais, je sais, c’est la troisième fois que j’évoque Hanokh Levin dans ce blog. Eh bien, gageons que ce n’est pas la dernière !

 

 

 

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