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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 21:33


De toutes les descriptions de repas absorbées au cours de ma longue vie de lecteur de romans, une de mes préférées est la préparation du festin offert aux autorités tchécoslovaques par Haïlé Selassié, l’empereur d’Ethiopie, en visite officielle à Prague avant la seconde guerre mondiale. On trouve cette description dans Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, le magnifique roman de Bohumil Hrabal. La scène se passe à l’Hôtel de Paris, haut lieu de l’hôtellerie pragoise. Jan Ditie, le narrateur du roman, y est devenu serveur, après avoir débuté comme groom dans un autre établissement :

 

La veille de la fête, on vit débarquer chez nous ces fameux cuisiniers, trois faces noires et luisantes qu’accompagnait un interprète, ils grelottaient de froid et nos cuisiniers à nous devaient leur donner un coup de main, or notre chef déposa ostensiblement sa toque et s’en alla pour la journée, tellement il était vexé ; les gars d’Ethiopie commencèrent par faire cuire plusieurs centaines d’œufs, ils riaient tout le temps en découvrant leurs belles dents blanches, ils avaient également amenés une vingtaines de dindons qu’ils firent rôtir dans nos fours, pendant ce temps ils pétrissaient la farce dans plusieurs grandes jattes : trente corbeilles de mie de pain, une brouette de persil haché et des épices par poignées, comme ils avaient soif on leur apporta de la bière de Pilsen et pour nous remercier, ils nous offrirent une liqueur aux herbes de leur pays, ça sentait le poivre vert et le clou de girofle et ça montait drôlement à la tête, puis il y eut un moment de stupeur lors de la livraison de deux antilopes qu’ils avaient achetées au jardin zoologique, des bêtes déjà tuées et vidées que les cuisiniers noirs dépouillèrent en un tournemain avant de les placer dans les plus grands récipients disponibles chez nous, ils les mirent à rôtir sur une bonne couche de beurre en ajoutant des sachets entiers de leurs aromates, il fallut ouvrir les fenêtres en grand pour évacuer toute cette buée, puis à mi-cuisson ils glissèrent à l’intérieur des antilopes les dindons farcis tout en remplissant les espaces vides avec des centaines d’œufs durs ; tout de suite après il y eut un mouvement de panique générale, même le patron commençait à s’affoler car il ne s’attendait pas à ça : on venait d’amener devant l’hôtel un chameau vivant que les cuisiniers éthiopiens prétendaient égorger sur place et c’est cela qui nous faisait peur, l’interprète finit néanmoins par amadouer M. Brandeis, d’autant plus facilement que des journalistes mystérieusement prévenus accouraient déjà de tous les côtés vers notre hôtel devenu, pour l’occasion, le centre d’intérêt de la presse, le chameau fut donc solidement ligoté malgré ses bruyantes protestations, puis proprement égorgé avec un coutelas pour sacrifices rituels, la cour dégoulinait de sang mais le chameau s’élevait déjà dans les airs à l’aide d’une poulie, la tête en bas pour être vidé et désossé de la même façon que les antilopes, aussitôt après les cuisiniers noirs firent venir trois charretées de bois et le patron, de plus en plus inquiet, fit de son côté appeler les pompiers qui, prêts à intervenir avec leurs lances d’incendie, regardaient bouche bée les grosses flammes s’élever vers le ciel, un feu d’enfer pour produire rapidement une grande quantité de braises, et lorsque les flammes furent retombées, les cuisiniers allèrent installer au-dessus des charbons ardents un solide trépied muni d’un tournebroche afin d’y rôtir la bête en entier, vers la fin ils glissèrent à l’intérieur du chameau les deux antilopes remplies de dindons farcis en tapissant l’espace vide de différents poissons et d’œufs durs, sans arrêt ils versaient dessus des cornets d’épices tout en avalant bière sur bière car ils avaient constamment froid, même près du feu, ils me faisaient penser à ces cochers-livreurs de brasserie qui boivent de la bière glacée pour se réchauffer en plein hiver. La table était mise pour trois cents personnes…

                        Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Editions Robert Laffont,

traduit du tchèque par Milena Braud

 

Le roman de Hrabal court des années vingt aux purges staliniennes. Marquée par les terribles bouleversements historiques de l’époque, l’incroyable trajectoire du narrateur, un petit bonhomme né de rien, conduit celui-ci vers la fortune, puis vers le dénuement total. Un long monologue truculent, cocasse, dramatique et d’une superbe humanité.

 

Du même auteur, ces quelques mots encore, dans les premières pages d’Une bruyante solitude, un autre de ses grands romans (là, le narrateur est employé au pilonnage des livres) – j’y reviendrai certainement :

 

…je ne sais pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues (…) car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu'à ce que l'idée se dissolve en moi comme l'alcool ; elle s'infiltre en moi si lentement qu'elle n'imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu'aux racines de mes veines, jusqu'aux radicelles de mes capillaires.

(…)

tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu'un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même. »

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, Editions Robert Laffont,

Traduit du tchèque par Max Keller  

 

Le « rire silencieux » des livres au milieu des flammes… Comment ne pas aimer un romancier qui écrit cela !

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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