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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 18:56

 

« Il y avait certes un vent fort mais les conditions n’étaient pas vraiment dantesques », ai-je entendu une journaliste de France Inter déclarer ce matin à propos de graves blessures subies par un surfeur sur la côte atlantique. Bigre ! Heureusement qu'elles ne l'étaient pas vraiment, dantesques, ces conditions ! 

  

Plaisir de ces adjectifs qui dans le langage courant se réfèrent à l’univers de grands écrivains : rabelaisien, moliéresque, cornélien, kafkaïen… ; ou se rapportent à des personnages inoubliables : matamoresque, faustien, ubuesque... ; lesquels personnages peuvent même devenir des noms communs : quel tartuffe ! quel don Juan ! un vrai don Quichotte ! c’est sa dulcinée ! c’est un matamore ! (ou, sans véritablement passer pour des noms communs, être utilisés métaphoriquement tout aussi bien : un couple qui dirigeait une maison théâtrale n'était-il pas, dans le milieu, surnommé les Thénardier ?)

 

Dantesque : il est bien symptomatique que cet adjectif ne se rapporte qu'à ce qui est raconté dans L'Enfer. On sait, bien sûr, que c'est la partie de La Divine Comédie qui a le plus marqué les imaginations. Le Purgatoire, Le Paradis  : moins importants, en somme ; voilà, hélas, qui nous définit parfaitement. Ah ! dans quelle belle civilisation ne vivrions-nous pas si, au lieu d'infernal au cube, dantesque signifiait paradisiaque - même pas au cube ! (Auriez-vous l'obligeance de relire ce que je viens d'écrire ? Merci.)

 

Ceci étant dit, quand la journaliste évoquait des conditions qui n’étaient « pas vraiment dantesques » à propos d’une météo à peine tempétueuse, savait-elle que son allusion renvoyait très précisément au chant V de L’Enfer ? A la découverte, par Dante, au sein du second cercle, des luxurieux, emportés par un vent bien plus violent que celui qui emportait  le malheureux surfeur ? Emportés éternellement – puisqu’il s’agit là de leur châtiment – et projetés à un rythme régulier contre les bords escarpés de l’entonnoir infernal ?

 

 Ce qui nous rappellera un des plus beaux et des plus fameux épisodes de La Divine Comédie. Car parmi ces luxurieux, le poète reconnaît un couple qui a défrayé la chronique quelques années plus tôt : Francesca da Rimini et de Paolo de Malatesta. Paolo était le frère de Giovanni, le mari de Francesca. Un jour, en l’absence de celui-ci, raconte Francesca à Dante, elle et Paolo ont commencé à lire la belle histoire des amours de Lancelot et de la reine Guenièvre :

 

Nous lisions un jour par agrément
de Lancelot, comment amour le prit
nous étions seuls et sans aucun soupçon.
Plusieurs fois la lecture nous fit lever les yeux
et décolora nos visages.
Mais un seul point fut ce qui nous vaincu.
Lorsque nous vîmes le rire désiré
être baisé par tel amant
celui ci qui jamais plus ne sera loin de moi
me baisa la bouche tout tremblant
Galehaut fut le livre et celui qui le fit.
Ce jour là, nous ne lûmes pas plus avant.

 

Mais alors que Francesca et Paolo étaient encore dans les bras l’un de l’autre, Giovanni a surgi et, furieux, les a tués l’un et l’autre. Du danger de la lecture ! Du danger d’imiter de ce que nous raconte la littérature ! (Voyez le pauvre don Quichotte, sur la tête duquel les romans de chevalerie sont tombés un peu trop violemment ! Voyez tant de jeunes et sensibles lecteurs des Souffrances du jeune Werther qui, rapporte-t-on, par chagrin d’amour mirent fin à leurs jours, à l’instar du célèbre héros goethéen entiché de sa non moins célèbre Charlotte – un sociologue n’a-t-il d’ailleurs pas forgé la notion « d’effet Werther » ? Voyez la romantique Emma Bovary, exaltée par ses lectures trop assidues de romans sentimentaux…)

 

Dans ses Neuf essais sur Dante (Gallimard, coll. L’imaginaire), Borges émet l’hypothèse que si Dante a conçu La Divine Comédie, c’est parce que l’amour de Béatrice lui avait échappé et que son but intime était de pouvoir ainsi la retrouver. Commentant la rencontre de Francesca et Paolo, l’auteur de Fictions met alors en contraste la situation de ces deux amants qui, certes, souffrent dans l’Enfer mais sont ensemble pour l’éternité et celle de Dante et Béatrice : le poète rencontre celle qu’il aime au sommet du Purgatoire, elle l’accompagne dans sa traversée du Paradis mais elle le quitte avant même que cette traversée prenne fin, puisqu’elle ne peut s’approcher davantage de la Rose Mystique. C’est un autre guide, plus saint que Béatrice, qui prend sa place aux dernières pages du Paradis : saint Bernard. Représentons-nous ce saint vénérable, sans doute chauve et barbu, et demandons-nous si le narrateur et héros de La Divine Comédie y gagne vraiment au change…

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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nicolas marchal 11/11/2010 18:02


Le roman de Renart, en effet, ce monstre sans tête mais avec tellement de queues (pardon, c'est si facile), cette explosion d'arnaques et du rire qu'on préfère toujours à n'importe quelle autre
forme de bénéfice, ce grand moment de notre littérature qui nous donne quoi ? Une modification de nom d'animal. Toute cette gouaille pour en arriver à un changement d'étiquette zoologique. Alors
qu'on pourrait toujours parler de goupil et en même temps gratifier d'un "renartesque" les farces les plus rusées, gratuites et bouffonnes (monthypythonesques ? tiens ! encore un !) Mais quand on
lit ton article et quand on sait ce qu'il advient de ce genre d'adjectifs, on se dit qu'on n'y perd pas grand chose... Et on cherche son terrier...


Nicolas Ancion 10/11/2010 22:23


Bonjour Paul, je viens de te citer spontanément parmi les 15 auteurs qui me venaient les premiers en tête, dans un petit jeu qui tourne en ce moment sur les blogs. Si tu veux t'y coller, je serais
curieux de lire ta liste.
http://ancion.hautetfort.com/archive/2010/11/10/15-auteurs-en-15-minutes-mais-ca-prend-15-secondes.html


nicolas marchal 10/11/2010 21:53


magnifique lecture de Dante ! Que dire alors de la destinée de "Renart"...


paulemond.over-blog.com 11/11/2010 16:12



Jamais lu, à vrai dire, ou pas encore. Tu peux la raconter en quelques mots, cette destinée de "Renart" ? Tu parles bien du Roman de Renart, Nicolas ?



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