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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 16:18

 

 

J’ai déjà dit ici mon affection pour les romanciers qui n’hésitent pas à s’adresser au lecteur pour lui faire des confidences (de soi-disant confidences…) ou des recommandations, pour le prendre à témoin, voire à l’occasion pour se moquer de lui, comme l’a fait Laurence Sterne dans son inoubliable Vie et opinions de Tristram Shandy. Parfois, c’est dès l’entame du livre que l’auteur se tourne de la sorte vers celui qui le lit. Il peut même s’agir d’une mise en garde – on en devine, bien sûr, toute l’ironie – du genre : « Lecteur, il n’est pas sûr que cet ouvrage soit pour toi… » C’est ce à quoi s’emploie Tom Lanoye au début de La langue de ma mère, que j’évoquais dans mon billet précédent. Ce qui lui permet de dire aussi en quelques mots ce que son livre ne sera pas :

 

   Et j’aimerais vous avertir, lecteur. Si vous n’aimez pas les écrits qui reposent en grande partie sur la vérité et vous laissent imaginer les parties manquantes, si vous êtes déçus par les romans qui, de l’avis de beaucoup, ne sont pas des romans parce qu’il leur manque une tête convenable, une belle queue en panache et un tronc adéquat, et qu’ils n’ont pas, en guise de viscères, un récit proprement cohérent, et si vous êtes indisposés par les textes qui sont à la fois une lamentation, un hommage et un juron grinçant, car ils parlent de la vie même mais présentent en même temps un seul personnage, un parent chéri par l’auteur, alors… Alors le moment est déjà venu pour vous de fermer ce livre.

 

   Reposez-le sur la pile dans la librairie où vous vous trouvez, remettez-le entre les autres ouvrages sur l’étagère de votre club, de votre maison de retraite, de votre bibliothèque publique, du salon de vos amis ou de la maison que vous êtes venu cambrioler.

   Achetez autre chose, empruntez autre chose, volez autre chose.

   Et passez-vous de l’histoire de ma mère.

 

            Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Mais rien, sans doute, dans ce genre d’apostrophe, n’égalera jamais le début des Chants de Maldoror de Lautréamont. Ô mon lecteur, je t’en prie, accorde quelques minutes de réelle attention à la découverte ou à la relecture de cette pure merveille. Ferme ta porte et coupe ton téléphone portable que nul ne te dérange, éteins la radio ou retire tes écouteurs, crie à ceux ou celles qui se trouvent dans la pièce voisine : « Surtout, qu’on me laisse tranquille, je vais lire les premières lignes des Chants de Maldoror de Lautréamont que Paul Emond vient de mettre sur son blog ! » ; assieds-toi confortablement devant l’écran, détends ton corps et concentre ton esprit, prends surtout tout le temps nécessaire pour savourer la force, l’humour, l’audace, la virtuosité de cette écriture somptueuse (et, comme moi, délecte-toi de la comparaison aussi captivante que cocasse du demi-tour éventuel que doit faire le lecteur avec celui des grues devant l’orage). Et quand tu seras parvenu au terme de ces quelques lignes, surtout n’hésite pas à les reprendre pour les savourer davantage. Tu es prêt ? Bien prêt ? Tout à fait prêt ? Bien, allons-y :

 

   Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui a le privilège de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine ; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.

 

   Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Eternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.

 

            Lautréamont, Les chants de Maldoror, Le livre de poche

 

Mais oui, bien sûr, plus d’un parmi vous l’auront immédiatement remarqué : ma façon de vous proposer la lecture de l’extrait qui précède était un bref pastiche d’un autre début de livre très remarquable où le lecteur est également apostrophé – et comment ! –, puisqu’il s’agit du fameux Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Il n’est évidemment plus question, dans ce dernier roman, de mettre en garde le lecteur pour qu’il renonce, le cas échant, à poursuivre sa lecture ; il s’agit, bien au contraire, de le persuader qu’au moment où il commence à lire, seul ce livre doit requérir son attention ; et pour cause, puisqu’il va en devenir le principal personnage. Ce qui en fait un des débuts de roman les plus significatifs que je connaisse :

 

   Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t'entoure s'estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer : de l'autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t'entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t'ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d'Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu'ils te laisseront en paix.

   Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l'envers, évidemment. 

   Il n'est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c'est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c'était l'habitude. C'est ainsi qu'on se reposait quand on était fatigué d'aller à cheval. Personne n'a jamais eu l'idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial ; l'idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans les étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d'une lecture.

Bien, qu'est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, poses les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, sur le piano, la mappemonde. Mais, d'abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l'autre.

   Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.

   Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes que toi ou moins jeunes, dont la vie se passe dans l’attente d’expériences extraordinaires. Avec les livres, les personnes, les voyages, les événements, tout ce que l’avenir garde en réserve. Toi, non. Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux. Et avec les livres ? Justement : comme tu y as renoncé dans tous les autres domaines, tu crois pouvoir te permettre le plaisir juvénile de l’expectative au moins dans un secteur bien circonscrit comme celui des livres. À tes risques et périls : la déconvenue n’est pas bien grave.

   Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

   Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé un chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n’as-pas-lus, qui sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d’autres-usages-que-la-lecture, les-livres-qu’on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu’ils appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lu-vant-même-d’avoir-été-écrits. Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ceux-qu’ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres-que-tu-as-l’intention-de-lire-mais-il-faudrait-d’abord-en-lire-d’autres, des-livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessus-quand-ils-seront-repris-en-poche, des-livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu’un-de-te-prêter, des-livres-que-tout-le-mondea-lus-et-c’est-donc-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Esquivant leurs assauts tu te retrouves sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l’intention-de-lire, des-livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des-livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t’intéresse-en-ce-moment, des-livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des-livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-sur-un-rayonnage, des-livres-qui-t’inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.

   Bon tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu’il-serait-temps-de-les-relire et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblant-d’avoir-lus-et-qu’il-faudrait-aujourd’hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon.

   Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés-dont-l’auteur-où-le-sujet-t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées de défenseurs. Tu les divises en nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-déjà-connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-totalement-inconnus (pour toi du moins). Et tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin, ou le désir que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté (de nouveauté dans le non-nouveau- et de non-nouveau dans le nouveau).

   Tout cela pour dire qu’après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés, tu as dirigé tes pas vers une pile de Si par une nuit d’hiver un voyageur tout frais sortis de chez l’imprimeur, tu as saisi un exemplaire, et tu l’as porté à la caisse pour qu’on établisse ton droit de propriété sur lui.

   En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu’ont les chiens quand ils voient du fond des cages d’un chenil municipal l’un des leurs s’éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti. 

 

                        Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien

                        Par Danièle Sallenave et François Wahl, Coll. Points Seuil.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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Hans van Pinxteren 03/12/2012 13:40

Tu sais bien, cher Paul, que je suis ton blog avec beaucoup de plaisir, en t'admirant pour la profondeur de ton regard sur la littérature,la diversité des sujets que tu entames et la persévérance
avec laquelle tu communiques au lecteur tout ce dont tu t'enthousiasmes dans tes lectures. Cette fois-ci aussi je n'ai pu lire qu'avec adhésion ce que tu dis sur les différentes possibilités avec
lesquelles les écrivains peuvent s'adresser au lecteur.
Mais je me demande pourquoi, quand tu parles de l'audace de Lautréamont avec laquyelle il 'apostrophe'le lecteur, tu ne parles pas de Montaigne. Car à mon avis, s'il y a un écrivain qui défie le
lecteur, c'est bien lui dans son avant propos, où il nous avertit qu'il ne va nous parler de rien que lui-même. Car 'C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. (...) Je l'ai voué à la commodité
particulière de mes parents et amis: à ce que (...) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs (...) Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: ce nést pas
raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc.' Je ne connais pas un écrivain qui s'est adressé plus direct au lecteur que Montaigne. Quant à Montaigne je ne
voudrais pas parler d'ironie envers le lecteur: il ne se moque pas de son lecteur. S'il se moque de quelqu'un c'est de lui-même: qu'il aurait bien aimé se montrer tout nu, dans d'autres conditions.
Le lecteur qui après cet avant-propos/défi continue à lire Les Essais devra, chapitre après chapitre se regarder bien lui-même, pour pouvoir suivre Montaigne dans toutes ses péripéties. Mais chacun
de ses lecteurs sait combien la récompense de cette introspection est grande...
Non, je ne connais pas un 'Au lecteur' plus hardi, plus sincère que celui de Montaigne.

Hans van Pinxteren

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