Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 09:27


Pour la troisième ou quatrième fois, je relis L’immortalité (Gallimard), le dernier (à ce jour, tout au moins) des gros romans de Milan Kundera – il est passé depuis à un cycle de romans plus brefs. Décidément, je ne me lasse pas d’aimer cette œuvre romanesque, d’en apprécier le regard qu’elle pose sur le monde contemporain et la beauté de sa construction toute musicale. D’en apprécier aussi le va-et-vient qui s’y effectue entre récit et réflexion. Une réflexion qui peut, à l’occasion, porter sur le roman et son écriture. Ainsi, cette conversation au restaurant entre l’auteur – puisqu’il s’est mis lui-même en scène dans L’immortalité – et le magnifique personnage, son double grotesque en quelque sorte, qu’est le professeur Avenarius. Sur le ton presque léger d’un dialogue amical, c’est un exposé essentiel de poétique romanesque qui nous est offert, où le romancier indique clairement son refus de la « tension dramatique » qui résulte de la logique de cause à effet (ce que Borges, ai-je évoqué précédemment, appelait « la causalité réaliste ») :

 

A cet instant le garçon arriva, portant notre plat de canard. Le fumet était délicieux et il nous fit oublier complètement les propos que nous venions de tenir.

Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’Avenarius rompit le silence : « Qu’es-tu en train d’écrire, au juste ?

   – Ce n’est pas racontable.

   – Dommage.

   – Pourquoi dommage ? C’est une chance. De nos jours, on se jette sur tout ce qui a pu être écrit pour le transformer en film, en dramatique de télévision ou en bande dessinée. Puisque l’essentiel, dans un roman, est ce qu’on ne peut dire que par un roman, dans toute adaptation ne reste que l’inessentiel. Quiconque est assez fou pour écrire encore des romans aujourd’hui doit, s’il veut assurer leur protection, les écrire de telle manière qu’on ne puisse pas les adapter, autrement dit qu’on ne puisse pas les raconter. »

Il n’était pas de cette avis : « Je peux te raconter avec le plus grand plaisir Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, quand tu veux, et de bout en bout.

– Je suis comme toi, j’aime Alexandre Dumas, dis-je. Pourtant, je regrette que presque tous les romans écrits à ce jour soient trop obéissants à la règle de l’unité d’action. Je veux dire qu’ils sont tous fondés sur un seul enchaînement causal d’actions et d’événements. Ces romans ressemblent à une rue étroite, le long de laquelle on pourchasse les personnages à coup de fouet. La tension dramatique, c’est la véritable malédiction du roman parce qu’elle transforme tout, même les plus belles pages, mêmes les scènes et les observations les plus surprenantes, en une simple étape menant au dénouement final, où se concentre le sens de tout ce qui précède. Dévoré par le feu de sa propre tension, le roman se consume comme une botte de paille.

– A t’écouter, dit timidement le professeur Avenarius, je crains que ton roman ne soit ennuyeux.

– Faut-il, alors, trouver ennuyeux tout ce qui n’est pas course frénétique vers le dénouement final ? En dégustant cette exquise cuisse de canard, est-ce que tu t’ennuies ? Te hâtes-tu vers le but ? Au contraire, tu veux que le canard entre en toi le plus lentement possible et que sa saveur s’éternise. Le roman ne doit pas ressembler à une course cycliste, mais à un banquet où l’on place quantité de plats. J’attends impatiemment la sixième partie. Un nouveau personnage va surgir dans mon roman. Et à la fin de cette sixième partie, il partira comme il était venu, sans laisser de trace. Il n’est cause de rien et ne produit aucun effet. C’est justement ce qui me plaît. Ce sera un roman dans le roman, et l’histoire érotique la plus triste que j’aie jamais écrite. Même toi, elle t’attristera. »

Avenarius garda un silence embarrassé, puis me demanda gentiment : « Et quel sera le titre de ton roman ?

   – L’Insoutenable Légèreté de l’être.

   – Mais ce titre est déjà pris.

   – Oui, par moi ! Mais à l’époque, je m’étais trompé de titre. Il devrait appartenir au roman que j’écris en ce moment. »

   Nous gardâmes le silence, attentifs au seul goût du vin et du canard.

   Tout en mâchant, Avenarius déclara : « A mon avais, tu travailles trop. Tu devrais prendre soin de ta santé. »

Je savais bien où Avenarius voulait en venir, mais je fis semblant de rien et savourai mon vin en silence.

 

Les lecteurs de L’immortalité savent, en effet, que la sixième partie est consacrée au personnage de Rubens et que l’histoire de ce personnage vient s’insérer dans l’ensemble du roman de façon quasi indépendante. Kundera réalise ici ce que son grand maître Cervantes – comme d’autres auteurs d’avant l’âge réaliste du roman – avait fait, lui aussi, dans Don Quichotte en y intégrant l’histoire du malheureux Cardenio ou celle « Curieux mal avisé ».

 

Reste que cette intégration s’effectue de façon totalement harmonieuse. Chez Cervantes, les longues histoires de Cardenio ou du « Curieux mal avisé » forment un magnifique jeu de miroirs ; dans L’Immortalité, même si Kundera nous dit que son nouveau personnage « n’est cause de rien et ne produit aucun effet », cette sixième partie du roman nous livre, de façon discrète, voire presque allusive, un éclairage inattendu sur Agnès, l’héroïne du livre. Un effet est donc bien produit et superbement produit, c’est du très grand art narratif.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
commenter cet article

commentaires

Pascal 06/03/2011 16:00


Bien d'accord avec vous.
Alors que j'avais quitté Kundera à la parution de L'Insoutenable légèreté, j'ai lu récemment l'Immortalité au hasard d'une pioche dans la bibliothèque familiale. Ce roman est un monument que je
relirai avec plaisir.


Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives