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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 17:37

 

J’ai déjà proposé ici, il y a quelque temps, une scène de Cami (Pierre-Henri Cami, 1884-1958), ce magnifique écrivain maniant l’absurde avec un humour confondant. Je repasse le couvert avec un autre petit passage de son œuvre abondante (difficilement trouvable, hélas ; mais qu’attendent les éditeurs ?). Cami avait notamment créé, sous le nom de Baron de Crac, un cousin du fameux baron de Münchausen, ce personnage populaire allemand, invraisemblable vantard, dont, au XVIII° siècle, l’allemand Gottfried August Bürger avait collationné les formidables et invraisemblables exploits – on se souviendra aussi du film désopilant de Terry Gilliam). Voici donc un extrait des Amours du baron de Crac. Comme la plupart du temps chez Cami, c’est écrit sous forme de dialogue théâtral et ici de surcroît – ce qui ne gâte rien pour la drôlerie du texte – en vers de mirliton. Le baron de Crac est convié dans un salon à conter ses aventures amoureuses. On apprend donc qu'il est épris de la chaste Yolande de Kerbiniou de Trougastel et que cet amour tout aussi réciproque. Leurs aventures les mènent en plein Sahara, où ils sont pourchassés par les Touareg. C’est alors qu’apparaît miraculeusement au milieu du désert l’auberge « Au Chameau-Blanc », où Yolande, épuisée, peut enfin s’offrir une sieste salvatrice. Hélas, comme on va le voir, celle-ci est troublée par un terrible cauchemar :

 

DE CRAC (apercevant Yolande qui sort l’air égaré) 

Vous Yolande, déjà ?... Votre sieste fut brève !...

 

YOLANDE

Je viens de faire un rêve... un rêve affreux !...

 

DE CRAC

Quel rêve ?

 

YOLANDE

C’était pendant la nuit d’une profonde horreur !

D’une horreur tellement profonde,

Qu’on ne pouvait même à la sonde,

En mesurer la profondeur !

D’un lubrique sultan, j’étais la prisonnière...

Dans le harem gardé par des eunuques noirs,

]’attendais, comme l’on attend l’heure dernière,

En cette horrible nuit de voir

Le sultan, malgré mes prières,

Venir me jeter son mouchoir !

 

DE CRAC

Yolande, je le sais, cela n’était qu’un songe,

Pourtant la jalousie en l’écoutant me ronge !

 

YOLANDE

Soudain dans le couloir du harem, je perçus

Un sinistre bruit de babouches…

Puis la porte s’ouvrit et horreur !... j’aperçus

Le sultan, l’œil hagard et l’écume à la bouche

Qui cherchait de sa poche à tirer un mouchoir,

Pour à mes pieds le laisser choir !

 

DE CRAC

C’est affreux !

 

YOLANDE

Mais sa main ressortit de sa poche,

Sans le fatal mouchoir. II pâlit et décoche

Un regard fulgurant de rage et de fureur,

A ses eunuques noirs rendus blancs de terreur !

Alors, fébrilement, son autre poche il fouille...

Mais encore une fois, sa main revint bredouille !...

Il se fouille vingt fois, mais ne trouve pas mieux…

Il se refouille encor, de nouveau recommence,

Et fouille même en sa démence,

Jusqu’aux poches de chair qu’il avait sous les yeux I

 

DE CRAC

L’effroyable tableau !...

 

YOLANDE

Pris d’une rage noire

Il ordonne à grands cris qu’on fouille ses armoires

Et que sous peine d’être empalé sans recours,

On lui porte un mouchoir. Aussitôt chacun court

Afin d’exécuter cet ordre sans réplique...

A chercher un mouchoir tout le monde s’applique,

On fouille sans arrêt, jusqu’au moindre tiroir,

Mais on ne trouve pas l’ombre d’un seul mouchoir,

Et même pas une pochette !

Le sultan hors de lui, fit alors en brochette,

Empaler tous ses serviteurs,

Puis soudain, devenant enragé de fureur,

Se bondit à la gorge et d’un coup de molaires

D’un terrible et suprême effort,

Trancha sa veine jugulaire,

Et sur son fez retombe mort !

 

DE CRAC

Ah ! ce rêve pour vous fut un affreux spectacle !

Mais Yolande, expliquez-moi donc par quel miracle,

Les mouchoirs du sultan avaient tous disparu…

 

YOLANDE

Le sultan mort, soudain devant moi tu parus,

Toi mon héros, mon chevalier, et dans mon rêve

Tu me dis : « Viens fuyons, Yolande, je t’enlève !

C’est moi pour préserver ton honneur de déchoir,

Qui vola du sultan les mille et un mouchoirs !

Comme toujours, j’avais tout prévu clans ma tête,

Je savais qu’un sultan, c’est la coutume, jette

A la belle qu’il veut, un mouchoir élégant

Comme pour un duel en France on jette un gant !

Et c’est pourquoi voulant te sauver de l’approche

De Mohamed-Amar-Ben-Ybouftou-Yousof,

J’ai raflé du sultan tous les mouchoirs-de-poche !...

L’honneur des Kerbiniou de Trougastel est sauf ! »

 

DE CRAC

Le moyen était bon, l’idée assez nouvelle,

Mais dans l’existence réelle,

Plus fort que le de Crac de votre rêve noir,

Pour sortir du harem, j’aurais fait une échelle

En nouant tout à bout ces milliers de mouchoirs !

 

                        Les amours du baron de Crac par Cami

dans Cahiers Renaud-Barrault, n°70, 1969

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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commentaires

nicolas marchal 30/03/2012 21:01

Quel bonheur que Cami ! C'est avec lui qu'on lit sous la douche des histoires de désenglandés de la forêt vierge... Assez génial...

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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