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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 17:57


J’admire la façon dont Kafka (encore Kafka ? mais oui, encore Kafka !), dans plusieurs récits courts, voire très courts, précipite son personnage vers un dénouement inéluctable. Le temps s’y accélère en même temps que l’espace s’y rétrécit. Du très grand art narratif. Voyez plutôt.

D’abord, ce texte qui date probablement de 1920 et auquel les éditeurs ont donné le titre de Petite fable. On y vient, en quatre lignes et en une course effrénée, d’un espace illimité à l’étroitesse du piège fatal :

« Hélas ! dit la souris, le monde devient plus étroit chaque jour. Il était si grand autrefois que j’ai pris peur, j’ai couru, j’ai couru, et j’ai été contente de voir enfin, de chaque côté, des murs surgir à l’horizon ; mais ces longs murs courent si vite à la rencontre l’un de l’autre que me voici déjà dans la dernière pièce, et j’aperçois là-bas dans le coin le piège dans lequel je vais tomber.
 – Tu n’as qu’à changer de direction », dit le chat en la dévorant. »

    (Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade,

     traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte.)

Et à présent cet autre récit, plus long mais qui procède du même mouvement, les dernières lignes y refermant tout autant le piège sur le personnage. Récit magnifique, retrouvé lui aussi dans les papiers de Kafka et que l’on a appelé Le coup frappé à la porte du domaine :

   « C’était un été. En revenant à la maison avec ma sœur, je passai devant la porte d’un domaine. Je ne sais si ce fut caprice ou distraction, elle frappa à cette porte, peut-être même ne fit-elle que la menacer du poing.
   Cent pas plus loin, le village commençait au bord de la route qui tournait sur la gauche. Nous ne le connaissions pas, mais à peine avions-nous dépassé la première maison, nous vîmes sortir des gens terrifiés et courbés d’effroi qui nous adressèrent des signes amicaux ou admoniteurs. Ils montraient le domaine devant lequel nous étions passés et nous rappelaient le coup à la porte : les propriétaires allaient se plaindre, l’instruction allait commencer.
   J’étais très calme et rassurai aussi ma sœur. Elle n’avait probablement pas frappé et, l’eût-elle fait, nulle part au monde on n’instruit une telle affaire. Ce fut ce que je cherchai à faire comprendre aux gens qui nous entouraient, ils m’écoutaient sans donner leur avis.
   Par la suite, ils nous dirent que non seulement ma sœur serait accusée, mais moi aussi car j’étais son frère. Je hochai la tête en souriant. Nous regardions tous en arrière du côté du domaine, comme on observe au loin un nuage de fumée en attendant la flamme. Et de fait, nous vîmes bientôt des cavaliers entrer dans la cour grande ouverte. Ils soulevaient une poussière qui cachait tout et dont on ne voyait sortir que le fer de leurs hautes lances. Et à peine la troupe engouffrée dans la cour, elle parut avoir tourné bride : elle marchait déjà sur nous.
   J’écartai ma sœur aussitôt en lui disant que j’arrangerais tout. Elle refusa de me laisser seul. Je lui expliquai qu’il fallait au moins qu’elle changeât de vêtement pour se présenter plus dignement devant ces messieurs. Elle finit par m’écouter et se mit en route pour notre lointaine maison.
   Les cavaliers étaient déjà sur nous ; ils s’enquéraient de ma sœur du haut de leurs chevaux. Elle n’était pas là, leur dit-on peureusement, mais elle viendrait bientôt. Ils accueillirent la réponse d’un air quasi indifférent ; l’essentiel, semblait-il, était qu’ils m’eussent trouvé. Il y avait surtout deux messieurs, le juge, un jeune homme aux gestes vifs, et son calme second qu’on appelait Assmann. On m’ordonna d’entrer dans la salle du domaine. Lentement, hochant la tête, tirant sur mes bretelles, je me mis en route sous leurs yeux scrutateurs. J’étais encore tout près de penser qu’il suffirait d’un simple mot pour qu’on me relâche avec les honneurs de la guerre, moi, l’homme des cités, prisonnier de cette bande de paysans. Mais quand j’eus franchi le seuil de la pièce, le juge, qui avait pris les devants et m’attendait déjà, dit :
   « Cet homme me fait peine. »
   Il ne s’apitoyait pas sur mon état présent, mais sur le sort qui me guettait, la chose ne faisait aucun doute.
   La pièce avait l’air d’une cellule bien plutôt que d’une salle de ferme. De grandes dalles, un mur sombre et nu, un anneau de fer maçonné quelque part, au milieu de quelque chose qui tenait du lit de camp et de la table d’opération.
   Respirerai-je jamais autre chose que l’air de la prison ? C’est la grosse question ; ou plutôt ce serait-elle, s’il me restait le moindre espoir d’être relâché. »

    (Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade,

     traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte.)

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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