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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 10:37


On raconte le plus souvent de façon linéaire : un événement en entraîne un autre, celui-ci en entraîne un autre et ainsi de suite, logique de cause à effet, l’histoire poursuit ainsi son petit bonhomme de chemin. Mais on peut raconter aussi à la manière d’une boule de neige qui descend la pente en grossissant. Vous vous inscrivez dans le mental d’un personnage et suivez la gradation de ses obsessions, de son énervement, de sa rage, de sa paranoïa. Mon ami Nicolas Marchal excelle dans ce genre de récit : voyez sa superbe Tactique katangaise (Editions La Muette), dont j’ai parlé ici lors de sa parution. Stephen Dixon, dont je disais dans ma dernière chronique qu’il avait un sens aigu de l’autodérision, organise également plusieurs de ces récits sous cette forme de boule de neige grossissante. C’est savoureux. Prenons, par exemple, sa nouvelle La lettre. Elle commence comme ceci :

 

   Il s’installe dans un coin de la pièce et lit la lettre. « Cher Stanley, ça ne sera plus jamais pareil. D’ailleurs, ça n’a jamais vraiment marché. Autrefois. C’est tout ce que je peux dire. Assez. Au revoir. Louisa.

   Il plie la lettre en deux, la met dans la poche de sa veste… 

 

Stephen Dixon, La vie est une blague, traduit de l’américain

par Christine Rimoldy, coll. 10/18

 

Que feraient la plupart des auteurs de nouvelles après avoir écrit ces quelques lignes ? Leur personnage essaierait de téléphoner à Louisa ou sortirait de chez eux pour tenter de la retrouver ou rencontrerait une autre femme qui leur ferait ou ne leur ferait pas oublier Louisa ou partirait refaire sa vie ailleurs ou encore, peut-être, s’en irait de désespoir se jeter au canal. Que fait le personnage de Dixon ? Il s’énerve davantage, puis relit la lettre :

 

…lève les yeux vers le plafond, brandit dans sa direction un poing menaçant, enfonce ses mains dans ses poches. Ses doigts rencontrent la lettre. Il la tire de sa poche, s’assoit dans le fauteuil, allume le lampadaire et lit la lettre. « Cher Stanley. Je ne sais pas. Qui peut dire pourquoi ? Toi ? Moi ? certaines choses doivent arriver, c’est tout. Cela nous est arrivé – nous le savons l’in comme l’autre –, c’est pourquoi je suis obligée d’écrire ceci. Mais je n’ai plus la force de continuer. C’est trop pénible. Au revoir. Louisa.

 

   Vous l’aurez remarqué, il relit la lettre mais le texte a changé. A pris du volume psychologique. Du pathétique. Du coup, la réaction de Stanley prend du volume, elle aussi :

 

   Il fait une boule avec la lettre, la lance à l’autre bout de la pièce, se lève, tape du pied par terre, tape encore, va à la fenêtre simplement pour faire autre chose que penser à la lettre. Au passage, son pied heure la boule de papier. Il la ramasse, s’assoit sur le sofa, allume la lampe de chevet, lit la lettre.

 

Nouvelle version. Nouvelles interrogations. L’adieu de Louisa est autrement formulé. Plus sec. Plus définitif :

 

Cher Stanley. Fallait-il que tu dises ces mots ? Que tu te comportes de cette manière ? Et moi ? Est-il possible de répondre à ces questions ? Mais surtout est-ce vraiment nécessaire ? Oublie ça. Je ne sais même pas pourquoi je cherche des explications. Tout ce que j’en dis, c’est qu’on ne peut pas expliquer ce genre de choses. Salut. Louisa.

 

La boule de neige aussitôt grossit encore. Car Stanley se met à bouillonner :

 

Il laisse tomber la lettre derrière le sofa, se lève, martèle sa paume avec son poing jusqu’à s’en faire mal, marche vers la porte, cherche ses clefs à l’aveuglette, quitte l’appartement, se dirige vers l’ascenseur, rebrousse chemin et pénètre de nouveau dans l’appartement, passe le bras derrière le sofa, tâtonne à gauche et à droite jusqu’à ce qu’il trouve la lettre, la ramasse.

 

Là, petite respiration, trait d’humour, digression de quelques lignes, flash back insignifiant, description d’objets, comme si l’histoire pouvait encore glisser ailleurs ; impatience tout de même :

 

Ce n’est pas la lettre. C’est une facture de nettoyage du tapis, datant d’il ne sait plus quand. Deux ans. « Payé intégralement », mentionne-t-elle. Il regarde le tapis. Après deux ans, un autre nettoyage ne serait pas du luxe. L’aspirateur ferait aussi l’affaire, ou du moins un bon coup de balai. Il pose la facture sur la table de nuit, et se remet à tâtonner à droite et à gauche mais pas moyen de dénicher un autre morceau de papier, il tire le sofa et découvre la lettre parmi d’autres détritus : un stylo à bille sans capuchon, un bouton de manteau, deux pièces de monnaie. Il tire un peu plus le sofa. Capsule de bouteille de bière, bout de ticket de cinéma, capuchon de stylo, monceaux de poussière.

 

Evidemment, Stanley retombe sur la lettre, nouvelle lecture, nouvelle version écrite par Louisa, cette fois plus nostalgique :

 

Il ramasse la lettre et les pièces, met les pièces dans sa poche de pantalon, cherche du regard un endroit où s’asseoir, s’assoit sur le tapis et lit : « Cher Stanley. Tu te souviens du jour où ? Tu te souviens du pont ? Des lumières sur le pont ? Et des dunes interdites au public ? Tu te souviens du roitelet ? Et du moment où quelqu’un dit : « Je ne suis pas poétique, mais la vie, elle, l’est ? Tu te souviens de la réponse ? Et du moment où quelqu’un en regardant quelqu’un d’autre a fait briller ses yeux en même temps que les lumières sur le pont ? Tout ce passé. Ou ces souvenirs. Si seulement. Je veux dire, « si seulement ». Tu comprends, « si seulement ». « Si seulement, si seulement », tu m’entends ? Oh, bon Dieu ! sacré bon Dieu ! Je suis désolée, Stanley, désolée. Non. Chaque tentative de ce genre ne fait qu’aggraver les choses, pour toi, et moi. Nous deux ? Non. Il faut que je te quitte. Louisa.

 

Réaction plus rageuse encore :

 

Il place un coin de la lettre entre ses dents et la déchire en deux. Il se lève, prend chaque moitié de lettre dans une main, les lance en l’air et les regarde virevolter. D’un coup de pied, il rattrape une moitié qui allait toucher le sol, elle se retourne et atterrit presque sur l’autre moitié par terre. Il pose le pied sur les deux moitiés et se met à les piétiner. Il se dirige vers la penderie, donne un coup de poing dans la rangée de vêtements suspendus. Plusieurs pantalons glissent de leur cintre et s’affaissent sur le sol…

 

Je ne poursuis pas davantage, procurez-vous ce petit livre et lisez la suite de cette nouvelle parfaitement jouissive. Vous lirez ensuite les seize autres nouvelles que contient La vie est une blague. Et m’est avis que ce ne sera pas le seul livre de Stephen Dixon que vous lirez.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

nicolas marchal 24/10/2011 16:19


génial...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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