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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 10:53

 

 

Ecrit par Maja Polackova, le texte ci-dessous accompagne le spectacle Le Producteur de bonheur (voir mon billet précédent) :

 

De la valise d’émigration au chapiteau des Baladins

 

J’avais seize ans quand en 1970 j’ai acheté chez un bouquiniste de Trnava, ville de Slovaquie occidentale, un petit livre au titre joyeux : Le Producteur de Bonheur de Vladimír Mináč. De l’écrivain dit « officiel » du régime communiste de l’époque, je ne connaissais, par les lectures imposées à l’école, que son œuvre sur les lendemains qui chantent, œuvre abondamment traduite en Union soviétique et autres pays du bloc de l’Est.

 

Je pense aujourd’hui que c’est la magie de ce titre enchanteur qui m’a fait acheter ce roman dont je n’avais jamais entendu parler. Une sorte d’assurance intérieure que le producteur de bonheur ne pouvait absolument pas être, à l’instar des personnages qui peuplaient les autres livres de Mináč, un de ces jeunes constructeurs zélés de barrages édifiant un avenir radieux ni un dynamique bâtisseur du réseau ferroviaire qui renforcera la jeune république socialiste contre les forces néfastes du capitalisme.

 

J’ai dévoré ce roman effectivement tout différent de ce que je connaissais du reste de l’œuvre et j’en ai fait un de mes livres de chevet. Dans ces années noires de la « normalisation politique » où les moindres restes de la révolte des années soixante subissaient un sort impitoyable, dans la morosité de la suspicion, de la dénonciation et du triomphe dictatorial, Le Producteur de Bonheur a rejoint ma « bibliothèque de survie ».

 

Quand, en 1974, l’université pragoise a accueilli la fille de « l’ennemi du peuple » que j’étais et lui a donné le droit à l’instruction, Le Producteur de Bonheur faisait partie de la valise de ma première émigration. Il m’a tenu compagnie pendant bien des soirées de ma vie pragoise. Comme la vie n’est pas un longue fleuve tranquille et qu’elle est remplie de rencontres et d’amour, quatre ans plus tard j’ai été confronté à un nouveau combat et une nouvelle émigration, cette fois-ci vers la Belgique pour y vivre avec Paul Emond.

 

Une année de tracasseries politico-administratives en tous genres n’ont pas découragé le jeune couple que nous étions de nous battre. Dans mes valises scellées par les forces de l’ordre – question de ne pas y ajouter des objets non-mentionnés dans les listes présentées préalablement à d’autres forces de l’ordre – il y avait en bonne place mon Producteur de Bonheur. En route pour la Belgique, à la frontière entre la Tchécoslovaquie et l’Allemagne, d’autres responsables de l’ordre nous ont fait attendre quatre heures avant d’examiner la solidité des scellés de mes bagages et d’effectuer d’autres formalités aussi importantes pour la sécurité du pays. Quand enfin nous avons franchi la frontière, je me suis jurée : le jour où je parle suffisamment le français, je traduis mon livre fétiche !

 

Quelques années plus tard, à Bratislava, Paul et moi avons frappé à la porte de l’appartement de Vladimír Mináč. L’écrivain ne cachait ni son grand étonnement ni son amusement. Aucun de ses livres n’avait été traduit dans une langue occidentale et, lors de sa publication en Slovaquie, le roman était passé inaperçu. Très sérieusement, nous avons exposé notre projet de traduction. Je traduisais les questions de Paul et, dans l’autre sens, les réponses de Mináč.

 

Nous nous sommes mis au travail avec passion et force discussions animées. Chaque représentant défendait sa langue et veillait à ne rien céder de son territoire linguistique. Nos enfants en gardent encore un vif souvenir. Comment dire notre joie le jour où j’ai tendu le livre à l’écrivain à Bratislava ! Notre plaisir ne nous a pas empêchés de comprendre ce jour-là que Vladimír Mináč parlait fort bien le français ! Plus tard il nous a félicités pour la traduction.

 

Lors de nos quelques rencontres par la suite, nous avons parlé de littérature et notamment de Dostoïevski et de Tolstoï. Mináč était allé expressément à Jasnaja Poljana, dans la maison de Tolstoï, pour voir les bottes en cuir fabriquées par l’écrivain. En nous le racontant, son visage s’est animé et il s’est écrié : «  Mon père était bottier, je sais à quoi ressemble une botte. Je vous jure qu’aucun être humain n’aurait pu chausser les bottes fabriquées par Tolstoï ! »

 

Lors de ces entretiens, nous avons également appris qu’il avait passé une grande partie de la guerre dans les camps de concentration de Mauthausen et de Dachau. C’est en souriant ironiquement qu’il nous a raconté comment, une nuit de la Saint-Sylvestre, pour épater les filles, le jeune résistant de vingt ans qu’il était avait joué avec son revolver et s’était envoyé une balle dans la cuisse. Il avait fallu chercher des secours et les fascistes l’avaient arrêté. Jamais, après la guerre, il n’avait parlé de son expérience concentrationnaire. Il voulait, disait-il, croire encore en l’humanité.

 

Homme de contrastes, Vladimír Mináč est aujourd’hui autant aimé que controversé en Slovaquie. C’est en 1964, avec Le Producteur de bonheur, ce roman dont la qualité littéraire, par sa dimension universelle, dépasse largement les frontières de son pays, qu’il a achevé sa création romanesque.  Par la suite, il a consacré plusieurs livres à l’histoire de la Slovaquie et rédigé des essais autobiographiques. Des mémoires, en quelque sorte, tout comme Ojbaba annonce à la fin du roman qu’il va écrire les siennes…

 

Deux ans après la sortie de notre traduction française, Vladimír Mináč a quitté ce monde dans son sommeil. L’auteur d’un roman qui est à la fois un « hymne à la vie » et un « bonheur mode d’emploi » a rejoint le bonheur éternel.

 

Le coup de foudre de Nele Paxinou pour les personnages d’Ojbaba et de son valet Lapidus est le point du départ de leur vie théâtrale en français. Le roman commence dans un bistrot. C’est dans un bistrot d’Avignon, pendant le festival, que Nele et Paul ont eu leur première séance de travail sur cette adaptation. Vous avez dit qu’on ne refait pas l’histoire ?

 

                                                                                              Maja POLACKOVA

 

 

J’ai, pour ma part, présenté le roman et l’adaptation théâtrale en ces termes :

 

Le Producteur de bonheur de Vladimír Mináč

 

Vladimír Mináč (1922-1996) est un des écrivains slovaques les plus importants de sa génération. S’il est l’auteur d’une série de romans aux conceptions très réalistes – Hemingway est son grand modèle –, Le Producteur de bonheur, son chef-d’œuvre, publié en 1964 et par lequel il clôture son œuvre romanesque (par la suite, il n’écrira plus que des essais), est de facture très différente. J’ai eu le plaisir, il y a quelques années, de le traduire avec Maja Polackova et de vérifier ainsi, pas à pas, la beauté et l’efficacité narrative de son écriture.

 

Il s’agit d’un texte d’une fantaisie débridée, jouant sur toute la gamme du burlesque et qui raconte les aventures de Frantichek Ojbaba, que Mináč surnomme « le producteur de bonheur ». Autrement dit, un arnaqueur au verbe haut et bien assuré, un combinard prêt à toutes les audaces et toutes les falsifications, séducteur de toute veuve et de toute orpheline, surtout s’il y trouve avantage, mais qui, en fin de compte, se révèle être surtout un inlassable bâtisseur d’entreprises plus fumeuses les unes que les autres …

 

Jamais sans doute portrait de ce type de personnage n’a été dressé de façon si remarquable. Jusqu’à le rendre à l’évidence sympathique, quelles que soient les embrouilles dans lesquelles il s’engage. Ou grâce, sans doute, à ces embrouilles ; celles-ci sont si énormes, si cocasses, si magnifiquement invraisemblables, qu’on ne peut éprouver que de l’empathie pour celui qui les organise. Qu’elles se passent dans la Slovaquie communiste du début des années soixante y ajoute à l’évidence une dimension supplémentaire : entre la morosité de la société bureaucratique générée par le régime, où toute initiative a disparu, et l’énergumène cherchant son profit par tous les moyens frauduleux mais ne montant des coups foireux, le contraste et l’opposition sautent aux yeux. Au point que Frantisek Ojbaba apparaît presque comme un don Quichotte à l’envers – rien d’idéaliste chez lui, son seul désir est de s’enrichir – parti à l’assaut d’un monde coercitif et uniformément gris.

 

 « Tenter sa chance ! Et qu'est-ce que cela veut dire, tenter sa chance ? Ça veut dire sortir du rang. Rêver à un destin unique. Tout qui marche dans un régiment veut en sortir », déclare le producteur de bonheur au début du roman. Voilà l’entrepreneur en escroqueries toutes catégories devenu porte-parole de la vertu d’individualisme et du droit à la liberté… 

 

Qui dit don Quichotte, dit Sancho : si la trame narrative du roman est si efficace, c’est parce que d’entrée de jeu Mináč y double son héros d’un personnage qui sera à la fois son contraire et son inséparable ; dès le premier chapitre, le producteur de bonheur entraîne, en effet, dans ses aventures un candide garçon de café qu’il baptise Lapidus et qu’il considérera comme son disciple, même si le disciple en question se montrera souvent obtus et rebelle. Ainsi se forme, pour notre plus grand plaisir, un nouveau couple de maître et de valet, ce couple dont on connaît la fortune tant romanesque que théâtrale. Le conflit permanent des deux personnages assure à l’histoire une part de son joyeux dynamisme : Ojbaba domine Lapidus, le manipule, prétend faire son apprentissage et en fait surtout son souffre-douleur ; mais Lapidus traverse toutes les péripéties en restant égal à lui-même, tombe très vite amoureux de la jeune, tendre et moderne Katarina et, somme toute, finit par s’en tirer mieux que son maître.

 

Le producteur de bonheur étant un séducteur impénitent, les personnages féminins ont bien sûr ici toute leur importance. Outre la belle Katarina qu’Ojbaba, malgré son âge déjà mûr, ne craint pas de disputer à Lapidus, on se plaira à faire la connaissance de la veuve Purdekova, grâce à laquelle notre héros pourra monter sa première grande affaire, la vente de sucreries en forme de parties du corps de l’un ou l’autre saint ; puis, c’est Greta, la femme d’un artiste populaire, dont Ojbaba aura besoin pour tenter la diffusion d’œuvres d’art sur un large marché ; quant à Heddy la Violette, elle l’accompagnera dans son entreprise la plus burlesque, la direction de l’ensemble Tempo. S’il s’intéresse si bien aux femmes, Ojbaba, on s’en doute un peu, aura également à périr par les femmes…

 

Autant de protagonistes éminemment typés et donc tout désignés pour prendre les habits de personnages de théâtre. De la même façon, il m’a toujours paru évident, depuis que je connais ce roman, que le cocasse de ses dialogues, l’incongru des situations qu’il présente et son inventivité narrative permanente se devaient d’être transposés sur la scène. Il en va de même pour l’évocation sarcastique de la bureaucratie et de l’économie planifiée qui traverse toute l’histoire ; car, à ce sujet, et que l’on ne s’y trompe pas, c’est, bien plus largement, à toute forme de bureaucratie, de conformisme et de bêtise que s’en prend cette charge satirique et le thème reste largement d’actualité : existent encore un peu partout, nous ne le savons que trop bien, des fonctionnaires culturels du genre de celui auquel Ojbaba rend visite ou des êtres pareils aux inénarrables Fomicuk et Chomicuk qui apparaissent vers la fin des truculentes aventures du producteur de bonheur.

 

Reste enfin – et ce n’est pas sa moindre qualité – que l’œuvre bascule à trois reprises dans une sorte d’envers du décor. Vouloir sortir du rang est toujours une chose particulièrement périlleuse, et plus encore dans la société ici décrite, même si cette description se veut drolatique. Font écho à cette prise de risque, trois cauchemars d’Ojbaba, empreints d’une angoisse qui n’est pas sans rappeler le monde de Kafka. Une angoisse qui se transforme en terreur quand, en bout de course, se manifeste une répression proprement ubuesque, puisque c’est à la trappe, très précisément, que, dans le troisième rêve, le monstrueux dictateur Cachet envoie l’un après l’autre les intellectuels qui lui font face, avant d’y envoyer le producteur de bonheur lui-même. Ces trois ruptures ou changements de plan apportent à l’ensemble du livre une dimension essentielle. Il en va de même au théâtre, où la transposition de ces rêves fournit au spectacle son versant d’étrangeté et de gravité.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Actualités
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nicolas marchal 06/08/2012 11:41

C'est vraiment une super nouvelle ! Quelle vie extraordinaire pour ce livre !

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